Cacao ivoirien : l’État a-t-il réellement racheté les 100 000 tonnes annoncées ?


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Côte d’Ivoire : les zones d’ombre du rachat des stocks de cacao
Illustration : Le Conseil du café-cacao affirme avoir racheté 100 000 tonnes de fèves, mais plusieurs coopératives demandent un décompte précis des volumes et des paiements.

Le prix garanti aux planteurs est passé de 2 800 à 1 200 FCFA le kilogramme entre les deux dernières campagnes principales. Le Conseil du café-cacao affirme avoir achevé le rachat de 100 000 tonnes de fèves invendues. Mais les coopératives attendent toujours un décompte détaillé de cette opération financée par le fonds de stabilisation pour près de 440 millions d’Euros.

L’annonce était particulièrement attendue dans les zones de production. Le 1er septembre, au Parc des expositions d’Abidjan, le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, Bruno Nabagné Koné, a fixé le prix bord champ du cacao à 1 200 FCFA le kilogramme pour la campagne principale 2026-2027. Le café sera, quant à lui, acheté 1 300 FCFA le kilogramme. Le ministre s’exprimait au nom du vice-président ivoirien, Tiémoko Meyliet Koné, à l’ouverture de la dixième édition des Journées nationales du cacao et du chocolat (JNCC).

Un prix du cacao ivoirien en baisse de 57%

Un an plus tôt, le 1er octobre 2025, Alassane Ouattara avait annoncé un prix record de 2 800 FCFA pour la campagne principale 2025-2026. La baisse atteint donc un peu plus de 57 % d’une campagne principale à l’autre. Le nouveau tarif reste toutefois identique à celui qui avait été retenu pour la campagne intermédiaire 2025-2026.

Le gouvernement présente les 1 200 FCFA comme le troisième meilleur prix jamais accordé aux producteurs lors d’une campagne principale, derrière les 2 800 FCFA de 2025-2026 et les 1 800 FCFA de 2024-2025. Bruno Koné a justifié ce choix par la forte volatilité du marché et par le fonctionnement du système ivoirien de vente par anticipation. Une grande partie de la récolte étant, en effet, commercialisée plusieurs mois avant sa livraison, le prix versé aux producteurs ne dépend pas seulement du cours mondial observé au moment de l’ouverture de la campagne. Il doit également tenir compte des contrats déjà conclus et de l’équilibre financier global du mécanisme de stabilisation.

Mais cette nouvelle campagne remet aussi en lumière la question du bilan détaillé de l’opération exceptionnelle de rachat lancée après la crise de commercialisation du début de l’année.

Plusieurs centaines de millions d’euros mobilisés

Entre leur sommet historique de la fin de 2024 et leur point bas du début de 2026, les cours internationaux du cacao ont perdu près de 70 %. Cette correction brutale a désorganisé la filière ivoirienne. Plusieurs grands acheteurs ont ralenti ou suspendu leurs acquisitions alors que le prix garanti aux planteurs demeurait fixé à 2 800 FCFA le kilogramme, soit environ 4,27 euros.

Dans les zones de production, les sacs se sont accumulés. De nombreux planteurs et coopératives se sont retrouvés dans l’impossibilité d’écouler leurs fèves au tarif annoncé par l’État.

Pour débloquer la situation, le gouvernement a activé le fonds de stabilisation et annoncé la mobilisation de 291 milliards de FCFA, soit environ 443,6 millions d’euros. Un inventaire conduit par le Conseil du café-cacao du 15 au 18 janvier a recensé 123 000 tonnes détenues par près de 1 400 coopératives. Au prix garanti de 2 800 FCFA le kilogramme, la valeur théorique de la totalité de ce stock atteignait 344,4 milliards de FCFA, soit environ 525 millions d’euros.

Environ 21 000 tonnes auraient toutefois été achetées par des exportateurs après l’inventaire. Il serait donc resté près de 102 000 tonnes à absorber dans le cadre du programme public, pour une valeur théorique de 285,6 milliards de FCFA, soit environ 435,4 millions d’euros.

L’Organisation interprofessionnelle agricole café-cacao a été chargée de désigner les coopératives autorisées à acheminer leurs stocks vers les usines d’Abidjan et de San Pedro. Le Conseil du café-cacao devait, pour sa part, assurer le contrôle de la qualité, l’usinage, l’exportation et le paiement des fèves.

100 000 tonnes officiellement rchetées par l’Etat

Le 5 août, le régulateur a annoncé avoir achevé le rachat de 100 000 tonnes. Si l’intégralité de ce volume a bien été payée au prix garanti, le montant versé pour les seules fèves devrait atteindre 280 milliards de FCFA, soit environ 426,9 millions d’euros. La différence avec l’enveloppe de 291 milliards représente 11 milliards de FCFA, soit près de 16,8 millions d’euros. Cette somme peut correspondre aux frais de transport, de contrôle, d’usinage et d’exportation, ou à une partie de l’enveloppe qui n’aurait pas été décaissée. Aucun décompte public suffisamment détaillé ne permet cependant de le vérifier.

La question est d’autant plus sensible que plusieurs coopératives affirment que leurs stocks avaient été recensés lors de l’inventaire de janvier, sans avoir ensuite été rachetés. La question qui se pose est alors de savoir si 100 000 tonnes ont effectivement été acquises ou si des fonds restent encore disponibles. Certaines fèves ont pu être remplacées par des stocks provenant d’autres coopératives non déclarés à l’origine, mais ils rendent indispensable la publication de la liste des bénéficiaires, des tonnages livrés par chacun et des montants réellement versés.

En l’absence de ces documents, il demeure impossible de vérifier si l’État a effectivement acheté et payé les 100 000 tonnes annoncées. Il est également impossible de déterminer quelle part des 291 milliards de FCFA a été décaissée et comment les ressources restantes ont été employées. L’ampleur de l’enveloppe de près de 440 millions d’euros, justifie une transparence comptable complète afin de vérifier que plusieurs millions d’euros n’aient pas été détournés pendant l’opération.

Une récolte attendue en baisse

La production ivoirienne pour 2025-2026 est estimée à près de 2,2 millions de tonnes, soit environ 40 % de l’offre mondiale. Pour la campagne qui débute, les premières projections des négociants et des analystes anticipent toutefois un recul autour de 1,8 million de tonnes.

Ces estimations restent provisoires, mais elles traduisent les inquiétudes liées aux conditions climatiques, aux maladies, au coût des intrants et au vieillissement d’une partie du verger ivoirien.

Une baisse simultanée des volumes et du prix garanti pèserait directement sur les revenus ruraux. Selon les données présentées à l’occasion des JNCC, le cacao représenterait 17 % du produit intérieur brut, environ la moitié des recettes d’exportation et ferait vivre, directement ou indirectement, près de 40 % de la population.

Les planteurs qui avaient adapté leurs emprunts, leurs achats d’intrants ou leurs embauches à un prix de 2 800 FCFA aborderont ainsi la nouvelle saison avec une recette brute par kilogramme divisée par plus de deux, ce qui laisse présager des tensions sociales imprtantes.

Transformer davantage malgré la crise

Le directeur général du Conseil du café-cacao, Yves Brahima Koné, a également insisté sur les normes de durabilité et sur la nécessité d’utiliser exclusivement des produits phytosanitaires homologués. La conformité aux exigences internationales, notamment européennes en matière de lutte contre la déforestation, conditionne désormais l’accès à une partie importante du marché mondial.Or cette transition représente un coût supplémentaire pour les coopératives, au moment où leur trésorerie sort fragilisée d’une campagne particulièrement accidentée.

Abidjan mise parallèlement sur la transformation locale afin de conserver une part plus importante de la valeur ajoutée. La capacité de broyage installée, qui atteignait 650 000 tonnes par an en 2021-2022, s’élève désormais à 1 155 000 tonnes. Elle devrait être portée à 1 344 000 tonnes au cours de la campagne 2026-2027 grâce à la mise en service de nouvelles unités.

Cette capacité industrielle ne correspond toutefois pas au volume réellement traité, actuellement estimé seulement à un peu plus de 754 000 tonnes de fèves transformées localement.

Des demandes de transparence toujours sans réponse

NCC 2026 10ᵉ édition Bruno Koné en cloture
NCC 2026 10ᵉ édition Bruno Koné en cloture

À la clôture des JNCC, le 3 septembre, Bruno Koné a lui-même reconnu la nécessité de mieux expliquer le fonctionnement de la filière. « Nous devons, au niveau de la régulation et de l’administration, être plus pédagogues et surtout plus transparents », a-t-il déclaré en appelant les acteurs au dialogue et à l’apaisement. Mais ces déclarations ne remplacent pas la publication des comptes détaillés du programme de rachat, que les coopératives continuent de réclamer.

En plaçant cette dixième édition des JNCC sous le thème de la jeunesse et de la « cacaoculture du futur », la Côte d’Ivoire entend attirer une nouvelle génération vers la filière. Reste à savoir si ce message suffira à convaincre des planteurs confrontés à un prix garanti divisé par plus de deux en un an, et toujours dans l’attente du décompte détaillé de l’opération de rachat.

Criss Bailly
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Criss Bailly est un journaliste collaborant avec afrik.com, où il couvre une large palette de sujets allant de la politique à la culture, en passant par la santé et la société. Ses articles abordent des thématiques variées, telles que la responsabilité sociétale des entreprises en Afrique, la situation épidémiologique du Covid-19 au Gabon, ou encore des enquêtes sur des scandales internationaux impliquant des figures publiques. Il met également en lumière des figures marquantes du continent, comme l’écrivain Serge Bilé ou la chanteuse Dobet Gnahoré, à travers des interviews et des analyses approfondies. Son travail reflète un engagement à décrypter les dynamiques africaines contemporaines, tout en donnant une voix aux acteurs influents du continent.
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