
Le Burkina Faso a adopté, le 20 octobre 2026, un nouveau code pénal rétablissant la peine de mort, huit ans après son abolition pour les crimes de droit commun. Cette décision s’ajoute à la dissolution des partis politiques, aux restrictions imposées aux journalistes et à la prolongation de la transition militaire dirigée par le capitaine Ibrahim Traoré. Les autorités justifient ces mesures par la nécessité de renforcer la sécurité et de refonder l’État. Mais leur accumulation réduit les possibilités de contestation du pouvoir, alors que le conflit jihadiste continue de faire des victimes et de pousser des milliers de Burkinabè vers les pays voisins, notamment la Côte d’Ivoire.
Mardi 20 octobre, les 71 membres de l’Assemblée législative du peuple (ALP) ont voté à l’unanimité le nouveau code pénal burkinabè, adopté en Conseil des ministres le 4 décembre 2025. Le texte réintroduit la peine capitale pour plusieurs infractions, notamment le terrorisme, l’espionnage, la trahison, le parricide et l’importation de produits périmés ou prohibés ayant entraîné la mort. Le ministre de la Justice, Edasso Rodrigue Bayala, défend une réforme destinée à renforcer la réponse pénale face à la criminalité et aux groupes armés.
Ce vote intervient dans un pays où les institutions de transition ont remplacé les autorités élues après les deux coups d’État de 2022. Les membres de l’Assemblée n’ont pas été élus au suffrage universel. L’unanimité du 20 octobre ne permet donc pas, à elle seule, de mesurer l’adhésion de la population à une réforme qui engage pourtant l’exercice du pouvoir judiciaire et le droit à la vie.
Peine de mort au Burkina Faso : une réponse au terrorisme dont l’efficacité reste incertaine
Pour défendre le rétablissement de la peine de mort, le ministre de la Justice affirme que les groupes jihadistes profiteraient de son abolition pour recruter de nouveaux combattants. Selon lui, ils leur feraient croire qu’en cas d’arrestation, ils risqueraient au maximum la prison à perpétuité, et non l’exécution. Le gouvernement estime qu’une sanction plus sévère permettrait de décourager ces engagements.
L’efficacité de cette approche reste à démontrer. Les études disponibles sur la dissuasion pénale n’établissent pas que la peine de mort empêche davantage les crimes que de longues peines d’emprisonnement. Son effet sur les organisations jihadistes paraît d’autant plus difficile à apprécier que leurs combattants sont déjà exposés à la mort lors des affrontements.
Le Burkina Faso n’avait plus procédé à une exécution judiciaire connue depuis 1988
La peine capitale était donc restée inscrite dans la législation pendant plusieurs décennies sans être appliquée, avant son abolition pour les crimes de droit commun en 2018. Son rétablissement marque une rupture juridique majeure, mais ne constitue pas en soi une réponse aux difficultés militaires rencontrées sur le terrain.
La réforme soulève également la question des garanties judiciaires. Dans les régions touchées par le conflit, les enquêtes peuvent être compliquées par l’insécurité, les déplacements de population et les difficultés d’accès aux tribunaux. Or, une condamnation à mort exécutée est irréversible, y compris lorsqu’une erreur judiciaire est découverte ultérieurement.
Les dispositions concernant la trahison et l’espionnage méritent une attention particulière. Ces infractions peuvent légitimement sanctionner des actes portant atteinte à la sécurité nationale. Leur application exige néanmoins des définitions précises et des juridictions capables de statuer sans pression politique. Dans un contexte où des opposants et des journalistes ont déjà été contraints de rejoindre le dispositif de mobilisation militaire, les organisations de défense des droits humains redoutent que ces qualifications soient utilisées contre des voix critiques.
Aucun élément ne permet d’affirmer que de telles condamnations ont déjà été prononcées en vertu de la nouvelle réforme. Le risque dépendra de son application et de l’indépendance effective de la justice. Selon l’article 212-10 du nouveau code, dont Burkina24 et Journal du Faso ont révélé le contenu le 22 octobre, la peine peut être exécutée par fusillade, injection létale, pendaison ou électrocution. Le choix revient au ministre de la Justice, la fusillade s’appliquant par défaut, et aucune exécution ne pourra avoir lieu avant qu’il ait été statué sur le recours en grâce.
Une transition prolongée jusqu’en 2029, sans partis politiques
Le rétablissement de la peine capitale intervient après plusieurs décisions ayant profondément modifié le fonctionnement politique du Burkina Faso.
Lorsque le capitaine Ibrahim Traoré a renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba en septembre 2022, l’amélioration rapide de la sécurité constituait l’une des principales justifications de son arrivée au pouvoir. La transition devait initialement permettre un retour à l’ordre constitutionnel dans un délai de 21 mois.
Ce calendrier a été abandonné en mai 2024. Une nouvelle charte a prolongé la transition de cinq ans à compter du 2 juillet 2024, fixant son terme théorique à juillet 2029. Des élections anticipées restent possibles si les conditions de sécurité le permettent. Le texte autorise aussi Ibrahim Traoré à se présenter à une future élection présidentielle.
Dissolution des partis politiques
La décision la plus lourde pour le pluralisme politique est intervenue le 29 janvier 2026. Le Conseil des ministres a adopté un décret qui dissout l’ensemble des partis et formations politiques. L’Assemblée de transition a entériné la mesure le 9 février, à l’unanimité des 69 votants, en abrogeant la charte des partis de 2001 et la loi de 2009 sur leur financement et le statut de l’opposition.
Le ministre d’État chargé de l’Administration territoriale, Émile Zerbo, a présenté cette mesure comme une étape de la refondation de l’État. Selon les autorités, la multiplication des partis aurait favorisé les divisions et affaibli la cohésion nationale. Le patrimoine des formations dissoutes doit être transféré à l’État.
Avant les coups d’État, le Burkina Faso comptait plus d’une centaine de partis enregistrés, dont quinze représentés au Parlement à l’issue des élections de 2020. Leur dissolution concerne aussi les organisations qui avaient soutenu l’arrivée au pouvoir d’Ibrahim Traoré.
Sans partis, les citoyens perdent les structures qui leur permettaient d’organiser une opposition et de préparer des candidatures. Les formations politiques relayaient aussi les revendications locales vers les institutions.
Le report des élections et la dissolution des partis posent désormais une question pratique : comment préparer un retour à la vie démocratique si les organisations censées participer au scrutin n’ont plus d’existence légale ? La tenue d’élections nécessiterait de rétablir un cadre permettant aux candidats et à leurs soutiens de s’organiser librement.
Liberté de la presse : le Burkina Faso recule au classement de RSF
L’évolution du paysage médiatique accompagne celle des institutions politiques. En trois ans, le Burkina Faso est passé de la 58e place du Classement mondial de la liberté de la presse de Reporters sans frontières (RSF), en 2023, à la 110e sur 180 pays en 2026.
Ce recul traduit une détérioration des conditions d’exercice du journalisme. Plusieurs professionnels ont été arrêtés, réquisitionnés ou ont disparu après avoir publié des informations sensibles ou dénoncé les restrictions imposées à la profession.
Le 24 mars 2025, Guezouma Sanogo, président de l’Association des journalistes du Burkina (AJB), et Boukari Ouoba, son vice-président, ont été interpellés par des hommes se présentant comme des agents du renseignement. Leur arrestation intervenait quelques jours après un congrès au cours duquel l’association avait dénoncé les atteintes à la liberté de la presse. Les deux journalistes ont été libérés en juillet 2025 après avoir été envoyés de force dans le dispositif de mobilisation militaire, selon RSF.
Le sort d’Atiana Serge Oulon, directeur de publication du journal L’Événement, reste plus préoccupant. Enlevé à son domicile de Ouagadougou le 24 juin 2024 par des hommes se présentant comme des agents du renseignement, il n’a plus donné signe de vie à sa famille, ont rappelé Human Rights Watch et Amnesty International en juin 2026. Selon une enquête de RSF publiée en mai, il a été détenu dans des villas transformées en prisons non officielles, battu et privé de nourriture. Le journaliste Moussa Sareba, du site Fil Infos, disparu en août 2025, n’a pas non plus réapparu.
Formation militaire pour les journalistes
En août 2026, quarante-quatre journalistes de médias publics et privés ont suivi, sur ordre du ministère de la Sécurité, une formation militaire obligatoire à l’Académie de police de Pabré, près de Ouagadougou. Les autorités l’ont présentée comme une « immersion patriotique », et le ministre de la Sécurité, Mahamadou Sana, souhaite la reconduire chaque année. Son collègue de la Communication, Pingdwendé Gilbert Ouédraogo, a résumé l’esprit de l’exercice : « Un journaliste professionnel qui n’est pas patriote est une menace pour son pays. »
Cette conception entre en conflit avec le rôle des journalistes, qui est d’informer la population, y compris lorsque les faits mettent en cause des institutions publiques. Leur demander de participer à une mobilisation patriotique brouille la frontière entre couverture indépendante et communication gouvernementale.
Les suspensions de médias internationaux aggravent ces difficultés. Elles réduisent les possibilités de confronter les versions officielles à des enquêtes extérieures, notamment dans les régions où l’accès des journalistes est déjà limité par l’insécurité. Lorsqu’un village est attaqué ou qu’une opération militaire fait des victimes, l’absence d’enquêtes indépendantes rend plus difficile l’établissement des responsabilités et la vérification des bilans officiels.
Sécurité au Burkina Faso : les violences contre les civils alimentent le conflit
La guerre contre les groupes jihadistes reste au centre du discours des autorités burkinabè. Depuis 2015, le pays affronte principalement le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM), affilié à Al-Qaïda, et l’État islamique au Sahel. Les attaques ont entraîné des milliers de morts, des déplacements massifs et la désorganisation de nombreuses activités économiques.
Malgré les opérations militaires engagées depuis septembre 2022, la protection des civils demeure l’une des principales difficultés du pays.
Dans un rapport publié le 2 avril 2026, Human Rights Watch (HRW) documente au moins 1 837 civils tués entre janvier 2023 et août 2025, lors de 57 incidents dans onze régions. L’organisation attribue au moins 1 255 de ces morts aux forces gouvernementales et à leurs supplétifs, notamment les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP). Elle impute au JNIM au moins 582 autres décès.

Ces données ne couvrent pas l’ensemble des violences commises au Burkina Faso. Elles reposent sur les incidents que l’organisation a pu documenter et recouper.
Lire aussi : Burkina Faso : un rapport accablant décompte 1 800 civils tués depuis 2023
Plus de 500 civils tués
Les chiffres de l’organisation indépendante ACLED, spécialisée dans le suivi des conflits, dressent également un bilan préoccupant. Selon des données rapportées par Reuters, l’armée burkinabè et ses alliés auraient tué 523 civils en 2025, contre 339 attribués au JNIM et à l’État islamique au Sahel réunis. Les deux organisations n’utilisent pas les mêmes méthodes de collecte et leurs bilans ne peuvent être additionnés.
Human Rights Watch estime que certaines opérations des forces gouvernementales, notamment celles visant des communautés peules accusées de soutenir les jihadistes, ont contribué à entretenir un cycle de représailles. Les violences contre des habitants soupçonnés de collaborer avec les groupes armés peuvent fragiliser la confiance envers l’État et favoriser de nouveaux recrutements insurgés.
Le JNIM exploite lui aussi la vulnérabilité des populations. Le groupe impose des blocus à des villes et des villages, attaque les convois de ravitaillement et empêche parfois les habitants d’accéder aux marchés ou aux centres de santé. Ces pratiques aggravent l’insécurité alimentaire et poussent des familles à abandonner leurs terres.
Dans ce contexte, le nombre de combattants tués ou de positions reconquises ne suffit pas à mesurer la sécurité réelle. La possibilité pour les habitants de cultiver leurs champs ou d’envoyer leurs enfants à l’école en est un meilleur indicateur. Le gouvernement affirme poursuivre la reconquête du territoire. Les enquêtes indépendantes montrent cependant que les populations restent exposées à des violences provenant aussi bien des groupes jihadistes que des forces censées les protéger.
Côte d’Ivoire : l’insécurité burkinabè pèse sur les régions frontalières du Nord
La dégradation de la sécurité au Burkina Faso a des répercussions directes sur la Côte d’Ivoire. Les violences poussent de nombreuses familles à franchir la frontière pour trouver refuge dans les localités du nord ivoirien.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), la Côte d’Ivoire comptait fin juin 2026 plus de 93 000 personnes déplacées de force, dont près de 9 700 en attente d’enregistrement. Parmi les réfugiés enregistrés, 72 836 venaient du Burkina Faso. Les régions du Bounkani et du Tchologo en accueillent à elles seules environ 84 %. Dans ces deux régions, les communautés d’accueil font face à des besoins accrus en logements, en eau et en soins, qui dépendent en grande partie de l’évolution du conflit de l’autre côté de la frontière.
L’enjeu est aussi économique. Le Burkina Faso constitue un partenaire commercial important pour la Côte d’Ivoire, notamment grâce aux corridors routiers reliant Ouagadougou au port d’Abidjan. Une aggravation de l’insécurité sur les axes de transport peut augmenter les coûts logistiques et perturber l’approvisionnement des marchés des deux pays.
Sur le plan sécuritaire, l’expansion des réseaux jihadistes vers les pays côtiers impose une surveillance continue des espaces frontaliers. Les attaques enregistrées au Bénin et au Togo montrent que les groupes armés cherchent à étendre leurs activités au-delà du Sahel central. Les décisions politiques prises à Ouagadougou ne sont pas directement responsables de ces mouvements de population ou de cette expansion jihadiste, mais leur capacité à contribuer au rétablissement de la sécurité reste déterminante pour l’avenir des régions frontalières ivoiriennes.
Une concentration du pouvoir sans amélioration décisive de la sécurité
Quatre ans après l’arrivée d’Ibrahim Traoré, le pouvoir militaire a prolongé la transition, supprimé les partis, resserré son contrôle sur les médias et rétabli la peine capitale. Les autorités présentent ces décisions comme des instruments de souveraineté nationale et de mobilisation contre le terrorisme. Leur accumulation réduit pourtant les moyens dont disposent les citoyens pour contester une politique publique ou demander des comptes à leurs dirigeants.
Avec des élections reportées et des contre-pouvoirs affaiblis, les dirigeants ont de moins en moins à justifier leurs résultats devant la population, alors que la situation sécuritaire appelle des réponses qui dépassent le durcissement des sanctions pénales.
Cap’Ivoire Info / @CapIvoire_Info
Sources :
– Agence d’information du Burkina (AIB), « Nouveau Code pénal au Burkina Faso : terrorisme, trahison, espionnage, parricide et fraude mortelle désormais passibles de la peine de mort », 20 octobre 2026
– Burkina24, « Burkina Faso : Fusillade, injection létale, pendaison… les détails de la procédure d’exécution de la peine de mort », 22 octobre 2026
– Ensemble contre la peine de mort (ECPM), « Adoption d’un projet de loi rétablissant la peine de mort au Burkina Faso », 20 octobre 2026
– Gouvernement du Burkina Faso, « Synthèse du Conseil des ministres du 29 janvier 2026 », 29 janvier 2026
– APA, « Burkina/Parlement : la dissolution des partis politiques approuvée », 9 février 2026
– Reporters sans frontières (RSF), « Burkina Faso », Classement mondial de la liberté de la presse 2026
– Human Rights Watch, « Burkina Faso : Un éminent journaliste toujours porté disparu deux ans plus tard », 22 juin 2026
– Human Rights Watch, « Personne ne pourra s’échapper : Crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis par tous les camps au Burkina Faso », 2 avril 2026
– Reuters, « Burkina, Mali troops kill more civilians than jihadists do, data shows », 2 avril 2026
– HCR, « Côte d’Ivoire : tableau de bord statistique mensuel », juin 2026





