
Les jérémiades de Ronwen Williams après le match d’ouverture du Mondial 2026 contre l’un des pays organisateurs, le Mexique, ont ému certains. Elles ont surtout fait sourire beaucoup d’Africains. Au lendemain de la défaite des Bafana Bafana face au Mexique (2-0), le capitaine sud-africain s’est étonné de voir de nombreux supporters africains soutenir l’équipe mexicaine plutôt que son pays. « Beaucoup d’Africains ont soutenu le Mexique », a-t-il regretté, appelant à davantage de solidarité continentale. Une telle réaction laisse perplexe au regard de l’actualité des dernières semaines dans cette Afrique du Sud-là.
La réaction de Ronwen Williams est a priori humaine. Mais elle révèle aussi une forme d’amnésie collective dont l’Afrique du Sud devrait se méfier. Car avant de réclamer la solidarité africaine, encore faut-il se souvenir de ce que l’Afrique a fait pour l’Afrique du Sud. Et comment cette dernière la remercie des années plus tard. Pendant des décennies, en effet, lorsque les Noirs sud-africains vivaient sous le joug de l’apartheid, lorsque leurs droits étaient piétinés, lorsque leurs leaders étaient emprisonnés, torturés ou assassinés, l’Afrique entière s’est tenue à leurs côtés.
L’Afrique n’a jamais abandonné l’Afrique du Sud
Du Ghana de Kwame Nkrumah à la Tanzanie de Julius Nyerere, de la Zambie de Kenneth Kaunda au Mozambique de Samora Machel, des dizaines de pays africains ont payé un lourd tribut pour soutenir la lutte anti-apartheid. Des camps d’entraînement furent ouverts aux combattants de l’ANC. Des millions de dollars furent mobilisés. Des réfugiés sud-africains furent accueillis. Des étudiants furent formés dans les universités africaines. Des pays frontaliers subirent même des attaques militaires du régime raciste de Pretoria pour avoir osé soutenir les mouvements de libération.
Lorsque Nelson Mandela était derrière les barreaux, ce sont les peuples africains qui réclamaient sa libération. Lorsque le régime blanc cherchait à isoler les résistants sud-africains, ce sont les États africains qui leur ouvraient leurs frontières. Lorsque les Noirs sud-africains étaient traités comme des étrangers dans leur propre pays, l’Afrique leur rappelait qu’ils avaient une famille sur tout le continent. Cette solidarité n’était ni symbolique ni opportuniste. Elle était profonde, sincère et parfois coûteuse. Aujourd’hui encore, dans de nombreux pays africains, l’histoire de la lutte contre l’apartheid est enseignée comme une victoire collective du continent. C’est pourquoi l’incompréhension de Ronwen Williams paraît, au minimum, surprenante.
La fraternité ne fonctionne pas à sens unique
Depuis plus de vingt ans, les images qui arrivent régulièrement d’Afrique du Sud racontent une autre histoire. Des Nigérians agressés. Des Mozambicains pourchassés. Des Somaliens dont les commerces sont incendiés. Des Zimbabwéens agressés. Des Congolais dépouillés. Des Malawites contraints de fuir. À intervalles réguliers, les violences xénophobes ressurgissent comme une plaie jamais refermée. Des hommes et des femmes qui ont quitté leur pays pour travailler ou commercer deviennent soudain les boucs émissaires de tous les problèmes sociaux. Le chômage ? La faute des étrangers. La criminalité ? La faute des étrangers. La pauvreté ? Encore la faute des étrangers. La mécanique est connue. Elle est dangereuse. Et elle tue.
Ces derniers jours encore, des centaines de Nigérians, de Ghanéens et de Malawites ont été rapatriés en urgence, craignant pour leur sécurité face à une nouvelle flambée de violences anti-immigrés. Pendant ce temps, des groupes comme Opération Dudula ou d’autres mouvements nationalistes continuent de désigner les ressortissants africains comme des intrus qu’il faudrait expulser. Comment s’étonner alors que certains supporters africains peinent à vibrer pour l’Afrique du Sud ? Le football ne vit pas en dehors du monde réel. Les supporters ont une mémoire.
Le silence coupable de Pretoria
Le problème n’est pas seulement celui des groupes extrémistes. Il est aussi celui du silence. Depuis des années, les autorités sud-africaines condamnent les violences du bout des lèvres tout en évitant soigneusement d’affronter les racines profondes du phénomène. À chaque crise, les mêmes déclarations indignées, les mêmes promesses, et les mêmes scènes reviennent quelques mois plus tard. Le Président Cyril Ramaphosa affirme qu’il n’existe pas de xénophobie institutionnelle dans son pays.
Pourtant, lorsque des milliers d’étrangers vivent dans la peur permanente, lorsque des commerces sont ciblés parce qu’ils appartiennent à des ressortissants africains, lorsque des gouvernements voisins doivent organiser des rapatriements d’urgence, il devient difficile de parler de simples incidents isolés. Le silence prolongé des autorités a fini par être perçu ailleurs en Afrique comme une forme de tolérance implicite. Et cette perception laisse des traces.
Le soutien se mérite
Les Marocains ont été portés par toute l’Afrique lors du Mondial 2022. Le Ghana avait bénéficié du soutien d’une grande partie du continent en 2010. Le Sénégal, le Cameroun ou la Côte d’Ivoire ont souvent suscité un élan continental comparable. Pourquoi ? Parce que ces nations n’étaient pas associées à un discours ou à des violences répétées contre leurs voisins africains. La solidarité n’est pas un dû. Elle se construit, s’entretient et se mérite. Les peuples africains n’ont aucune obligation morale d’oublier les humiliations, les agressions et les discours de rejet dont leurs compatriotes ont été victimes en Afrique du Sud.
Ronwen Williams a raison sur un point, l’Afrique a besoin d’unité. Mais cette unité ne peut pas être invoquée seulement dans les stades. Elle doit aussi se vérifier dans les rues de Johannesburg, de Durban ou du Cap, lorsque des ressortissants nigérians, mozambicains, malawites ou congolais deviennent les boucs émissaires des colères sociales sud-africaines. L’Afrique du Sud demeure une grande nation africaine. Son histoire de résistance inspire encore le continent. Son peuple a produit des figures admirables comme Nelson Mandela, Desmond Tutu ou Steve Biko.
Mais l’héritage de ces géants impose aussi des devoirs. Avant de s’étonner du manque d’enthousiasme des supporters africains, l’Afrique du Sud ferait bien de regarder en face une réalité inconfortable : on ne peut pas, pendant des années, laisser prospérer la haine contre ses voisins et espérer ensuite récolter spontanément leur affection. Car en politique comme dans la vie, une vieille sagesse demeure valable : qui sème le vent récolte la tempête.





