Au Togo, Barrot arrive après Moscou : la France cherche à sauver son influence


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Jean-Noël Barrot
Jean-Noël Barrot

Le ministre français des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot est à Lomé les 23 et 24 avril pour une visite officielle de deux jours au Togo. Un déplacement en apparence bilatéral, mais qui en dit beaucoup sur l’état de la présence française en Afrique de l’Ouest et sur l’habileté du régime de Faure Gnassingbé  qui s’est rendu indispensable.

Le timing est éloquent. Quelques jours avant l’arrivée de Barrot, Lomé avait accueilli une réunion de haut niveau sur la stratégie togolaise pour le Sahel, avec les ministres des Affaires étrangères du Mali, du Niger et du Burkina Faso. Dans la foulée, le ministre russe de la Défense, Andreï Belousov, avait lui aussi fait le déplacement, discrètement. Paris, manifestement, ne voulait pas être en reste.

Lomé, dernier point d’ancrage dans une Afrique qui se dérobe

Au programme officiel de la visite : des échanges avec des ONG dans le cadre de la préparation d’une Conférence sur le droit international humanitaire, des entretiens avec le ministre togolais des Affaires étrangères Robert Dussey autour de la coopération bilatérale, de la lutte contre le terrorisme au Sahel et de la situation politique régionale. Ce vendredi, Barrot doit se rendre à Aného pour co-présider des activités liées à la santé, à la technologie, à la culture et au volontariat. Enfin, la suspension de RFI et France 24 au Togo a formellement expirée en septembre 2025. Mais sans retour effectif des deux médias pour l’instant.

Derrière ce programme protocolaire se joue quelque chose de plus profond. La France a été chassée du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Elle a réduit sa présence au Tchad. Au Sénégal, la relation a changé de nature avec l’arrivée de Faye et Sonko. Dans ce tableau, le Togo représente l’un des rares pays où Paris conserve un ancrage stable, une coopération active via l’AFD et un interlocuteur accessible. La visite de Barrot traduit une posture défensive visant à consolider ce qui reste.

Gnassingbé, inamovible sous un nouveau titre

La question de savoir à qui Barrot rendait exactement visite mérite d’être posée. Depuis le 3 mai 2025, Faure Gnassingbé n’est plus président de la République, du moins pas officiellement. La nouvelle Constitution, promulguée en mai 2024, a supprimé l’élection du chef de l’État au suffrage universel direct et instauré un régime parlementaire. Gnassingbé est désormais « Président du Conseil des ministres », la plus haute fonction exécutive du pays : chef du gouvernement, chef suprême des armées, définissant la politique étrangère et nommant aux emplois civils et militaires.

La mécanique est simple et redoutable. La Constitution stipule que ce poste revient automatiquement au chef du parti majoritaire à l’Assemblée nationale. Or l’UNIR, le parti de Gnassingbé, a raflé 108 sièges sur 113 lors des législatives d’avril 2024. Résultat : sans jamais plus affronter le suffrage universel, l’homme qui gouverne le Togo depuis 2005 après avoir succédé à son père Eyadéma qui avait tenu le pays de 1967 à 2005, peut rester au pouvoir indéfiniment. L’opposition togolaise dénonce depuis l’origine ce qu’elle considère comme un coup d’État institutionnel en bonne et due forme.

L’espace pour cette opposition est d’ailleurs de plus en plus étroit. Le rapport annuel 2026 d’Amnesty International signale des restrictions sévères à la liberté d’expression, des suspensions de médias, des perturbations d’Internet et une répression des manifestations qui s’est intensifiée. Dans ce contexte, les voix critiques sur la visite de Barrot se font rares ou restent inaudibles.

Un médiateur que tout le monde veut ménager

Ce qui sauve le régime togolais aux yeux de ses interlocuteurs étrangers, c’est sa neutralité revendiquée. La doctrine résumée par la presse locale est limpide : « parler à tous, sans s’aligner sur personne ». Pendant que ses voisins claquaient les portes à Paris ou à Washington, Lomé cultivait discrètement tous ses partenariats, Paris, Moscou, Pékin, Washington, sans jamais sacrifier sa marge de manœuvre.

Cette posture a produit un actif diplomatique réel. Le ministre Dussey sert de canal de communication entre la France et les juntes sahéliennes. Lomé est intervenu dans l’affaire de la cargaison d’uranium de Niamey, où se croisaient les intérêts français, nigériens et russes. La capitale togolaise aurait aussi rassuré Paris sur le sort d’un agent de renseignement français arrêté à Bamako. En clair, le Togo est devenu la boîte aux lettres diplomatique de la sous-région.

C’est cette utilité que Paris est venu confirmer en envoyant son chef de la diplomatie. Barrot n’est pas venu récompenser un partenaire démocratique exemplaire, le dossier des droits humains et du verrouillage politique le rendrait difficile à soutenir. Il est venu soigner un relais dont la France a de plus en plus besoin pour maintenir un fil, même ténu, dans une Afrique de l’Ouest où son influence s’est sévèrement contractée.

Criss Bailly
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Criss Bailly est un journaliste collaborant avec afrik.com, où il couvre une large palette de sujets allant de la politique à la culture, en passant par la santé et la société. Ses articles abordent des thématiques variées, telles que la responsabilité sociétale des entreprises en Afrique, la situation épidémiologique du Covid-19 au Gabon, ou encore des enquêtes sur des scandales internationaux impliquant des figures publiques. Il met également en lumière des figures marquantes du continent, comme l’écrivain Serge Bilé ou la chanteuse Dobet Gnahoré, à travers des interviews et des analyses approfondies. Son travail reflète un engagement à décrypter les dynamiques africaines contemporaines, tout en donnant une voix aux acteurs influents du continent.
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