Anticorruption malgache : la vertu comme instrument de pouvoir


Lecture 6 min.
Illustration Arrestation à Madagascar
Illustration Arrestation à Madagascar

Il y a quelques jours, le colonel Patrick Rakotomamonjy était arrêté à Antananarivo. Quelques semaines plus tôt, il était inculpé par la justice malgache, aux côtés de 13 personnes dans un complot visant à assassiner le colonel Michaël Randrianirina, et ainsi renverser le régime. Parmi les accusés, plusieurs anciens proches devenus critiques de la junte ; l’illustration d’une chasse aux sorcières menée par l’exécutif dans ce qui s’apparente, chaque semaine qui passe, à une prise de contrôle de l’Etat malagasy par une clique militaire.

Tribune de Baudouin d’Amayé, consultant en affaires publiques où il accompagne aujourd’hui de grands comptes opérant en Afrique et dans la région MENA.

En octobre 2025, la génération Z sort dans la rue dénonçant des problèmes de distribution d’eau et d’électricité. Très vite les manifestations prennent de l’ampleur, relayées par la société civile et des élus de l’opposition du Conseil municipal d’Antananarivo, capitale de Madagascar. S’en suivent plusieurs semaines de pillages et de violences, le départ du gouvernement en place et une prise du pouvoir par l’armée.

Transition ou révolution de palais ?

La junte, dont la légitimité politique demeure fragile, se voit contrainte de se lancer dans une chasse aux sorcières. Se drapant dans la lutte contre la corruption, l’une des revendications des manifestations, elle instrumentalise l’appareil judiciaire contre les figures de l’ancien régime et ceux qui l’ont critiqué publiquement. Les arrestations et emprisonnement sans motifs juridiques clairs se sont ainsi succédé depuis le mois de février 2026  ; Augustin Andriamananoro, ancien ministre et proche d’Andry Rajoelina, a vu son domicile perquisitionné après la levée de son immunité parlementaire ; Vy Vato, ancien allié de l’ex-président, a été placé en garde à vue pour « déstabilisation » et « atteinte à la sûreté de l’État » ; Rinah Rakotomanga, figure de l’opposition, a quant à elle été transférée à la prison de Manjakandriana.

Face à la montée des critiques, le président Randrianirina accentue sa rhétorique anticorruption. Le 3 mars, le général Richard Ravalomanana, ancien président du Sénat, et Valéry Ramonjavel, ancien ministre des Transports et de la Météorologie sous Andry Rajoelina, ont été officiellement accusés de faits de corruption. En outre, limogeant son gouvernement sans explication officielle, il nomme le 15 mars dernier un Premier ministre spécialiste de la lutte contre la corruption et annonce le recours au détecteur de mensonge pour soumettre ses ministres à des enquêtes de moralité. Une décision largement tournée en dérision, perçue davantage comme un coup d’éclat médiatique que comme une véritable volonté politique.

Répression des voix dissonantes

Mais la junte ne s’arrête pas là : elle s’attaque désormais à ceux qui critiquent trop ouvertement le pouvoir, y compris dans ses propres rangs. Début avril, Patrick Rakotomamonjy, ancien directeur chargé des doléances à la présidence de la Refondation, est désigné comme suspect principal parmi les treize personnes arrêtées dans le cadre d’une tentative de coup d’État présumée. Cet ancien cadre du nouveau pouvoir s’était illustré comme lanceur d’alerte lors des manifestations d’octobre 2025, avant d’être aujourd’hui qualifié de putschiste par ceux-là mêmes qu’il avait soutenus. Hasard du calendrier, il avait porté des accusations de corruption contre le régime de transition.

Plus éloquent encore, la Garde des Sceaux, Fanirisoa Ernaivo, a explicitement relié l’arrestation, le 12 avril dernier, de militants de la Gen Z, au Colonel Patrick. Sous-entendant qu’ils pourraient eux aussi avoir pris part à une tentative d’assassinat sur le leader de la transition. Une accusation grave dans un contexte de tensions entre l’exécutif et la Gen Z. Cette dernière manifeste de plus en plus son opposition à la junte qu’elle accuse de ne pas avoir tenu ses promesses.

Absence de justification juridique

Ces arrestations et emprisonnements sans justification juridique, bien que répondant en apparence à une volonté exprimée lors des manifestations l’ayant mené au pouvoir, inquiètent. Il y a quelques jours, Amnesty International s’exprimait ainsi sans ambages à ce sujet : « Les autorités malgaches recourent à des accusations délibérément vagues de complot criminel, de menace à la sécurité nationale ou de déstabilisation de l’État, en vue de réduire au silence les militant·e·s de la Génération Z et les membres de la société civile ».

Ces actions autoritaires semblent trahir une volonté de consolidation du pouvoir en place, dont le renforcement du rôle de l’armée dans les institutions malgaches est un autre signe marquant. Le 26 janvier, le chef d’état-major des armées déclarait que l’armée « ne se considère pas comme un simple acteur réclamant sa part, mais comme un véritable copropriétaire de la nation, détenteur d’une part légitime de responsabilité » ajoutant plus tard qu’elle « aura désormais son mot à dire sur ce qui va se passer dans le pays ».

L’armée contrôle l’Etat ?

Des mots qui se traduisent déjà dans les faits alors que les militaires occupent désormais des postes-clés à tous les échelons de l’État. À la présidence, le colonel Randrianirina s’entoure de quatre hauts conseillers militaires ; dans les ministères, le colonel René de Rolland Urbain Lylison dirige l’Aménagement du territoire, tandis que le général Béni Xavier Rasolofonirina a été placé à la tête du Fonds Souverain Malagasy. À l’échelon régional, trois chefs de région par intérim issus de la police, de la gendarmerie et de l’armée de terre ont été nommés, traduisant une mise sous tutelle sécuritaire de l’exécutif territorial. Une tendance qui alarme les institutions internationales qui voient la promesse de rupture à l’origine du changement de régime s’éloigner.

La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) avait déjà appelé à une clarification rapide d’une feuille de route nationale pour mars 2026 et au respect des normes démocratiques. De même, l’Union africaine n’a toujours pas réintégré Madagascar dans ses instances depuis son exclusion consécutive au putsch. Un isolement diplomatique qui risque de peser sur les perspectives économiques du pays en dissuadant les investisseurs étrangers dont Madagascar a cruellement besoin.

Baudouin d'Amayé
LIRE LA BIO
Baudouin d'Amayé est diplômé du master Sécurité-Défense de l'Université Paris II Panthéon-Assas. Spécialiste de la veille stratégique, il cumule cinq années d'expérience sur les zones Afrique et Moyen-Orient, à l'intersection des enjeux économiques et sécuritaires. Après deux années comme consultant en intelligence économique dans un cabinet spécialisé sur les infrastructures au Moyen-Orient, il a rejoint un cabinet international de conseil en affaires publiques. Il y accompagne aujourd'hui de grands comptes opérationnels en Afrique et dans la région MENA.
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News