Algérie : les familles des victimes du terrorisme réclament justice

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Une coalition de 4 ONG algériennes, actives dans le domaine des droits de l’homme, le Comité de familles de disparus en Algérie (CFDA), SOS Disparus, Djazaïrouna et Soumoud, a décidé de « réécrire » la Charte pour la Paix et la Réconciliation nationale (adoptée le 25 septembre 2005) censée tourner la page de la guerre civile en Algérie. La Charte pour la Paix, la Vérité et la Justice exige des enquêtes sur les exactions commises durant les années 90.

La Charte pour la Paix et la Réconciliation nationale a-t-elle ramené la paix en Algérie ? Pour les associations des victimes du terrorisme, l’Algérie ne pourra se réconcilier avec elle-même tant que la « vérité » ne sera pas faite sur les graves violations des droits de l’homme commises durant la décennie noire (1992-2002). Or, cette charte, adoptée le 25 septembre 2005, prévoit d’amnistier les terroristes « repentis » et interdit toute poursuite judiciaire contre les services de sécurité, soupçonnées d’être derrière la disparition de milliers de personnes. Cinq ans après sa promulgation, une coalition de 4 ONG algériennes, le Comité de familles de disparus en Algérie (CFDA), SOS Disparus, Djazaïrouna et Soumoud, a décidé de « réécrire » la Charte promue par le gouvernement algérien : La Charte pour la Paix, la Vérité et la Justice a été adoptée le 25 septembre dernier, par les familles des disparus et des militants des droits de l’homme, lors d’un vote symbolique à l’occasion d’un rassemblement devant l’ambassade d’Algérie à Paris. Entretien avec Nassera Dutour, porte-parole des Comités de familles de disparus en Algérie (CFDA).

nassera_dutour.jpgAfrik.com : Les autorités algériennes ont rendu public, lundi, un bilan chiffré des cinq années d’application de la Charte pour la Réconciliation nationale. Elles affirment que seules 12 familles refusent toujours l’indemnisation. Etes-vous d’accord avec ce chiffre ?

Nassera Dutour :
Ce n’est pas la première fois que les autorités disent cela. Rien qu’à Alger, pas moins de trente familles ont fait des démarches pour des indemnisations, mais ne les ont pas obtenues. Nous savons en outre qu’il existe 1200 familles qui n’ont même pas fait des démarches pour obtenir une indemnisation. Mais la question n’est pas là. L’indemnisation financière ne saurait constituer une réparation pleine et entière. Il faut que les familles sachent la vérité sur le sort de leurs proches, et qu’ils obtiennent justice. C’est un droit consacré par le droit international.

Afrik.com : Cinq ans après l’adoption de la Charte pour la paix et la réconciliation, comment voyez-vous la situation en Algérie ?

Nassera Dutour :
Le contexte ne s’améliore pas. Les autorités algériennes verrouillent tout. Les violations des droits de l’homme continuent. Depuis l’année dernière, des manifestations explosent dans toutes les régions d’Algérie, à cause des problèmes de logement, du chômage. Des harraga [[C’est ainsi que sont appelés les candidats à l’immigration clandestine en Algérie]] vont tous les jours mourir en mer. Et on veut nous faire croire que le président à ramené la paix en Algérie. La situation sociale empire. Je n’ai jamais vu autant de fous et de mendiants à Alger.

Afrik.com : Il y a aussi le problème des disparus…

Nassera Dutour :
Oui, le problème des disparus les prend à la gorge. Il suffirait pourtant d’un peu de volonté pour le régler. Pendant des années, ils ont tourné en bourrique les familles des disparus, on leur faisant croire que leurs enfants étaient vivants. Puis, ils leur ont demandé de prendre de l’argent et se taire. Cela est inacceptable.

Afrik.com : Vous avez récemment élaboré une « Charte pour la Vérité, la Paix et la Justice » en réaction à la Charte du président Bouteflika ? Pourquoi avoir attendu 5 ans pour le faire ?

Nassera Dutour :
Les textes d’application de la Charte pour la Paix et la Réconciliation ont été publiés seulement en 2006. Ils devaient au départ être limités à une période de 12 mois. Mais depuis, ce délai ne cesse d’être reporté de 6 mois. Néanmoins, nous n’avons pas attendu pour réagir. Nous avons effectué un recours gracieux auprès du président, nous avons également porté plainte auprès du Conseil d’Etat. Nous avons aussi organisé des rencontres, des manifestions, mais elles on été réprimées. Nous avons quand même réussi à ouvrir des bureaux dans plusieurs villes.

Afrik.com : Que propose la Charte aux familles de disparus ?

Nassera Dutour :
On leur propose une indemnisation s’ils acceptent de signer un certificat de décès. Ils doivent d’abord aller chercher un constat de décès à la gendarmerie (50% des familles ont signé ce constat). Sur le papier, ils marquent qu’il a été tué dans un accrochage entre des groupes armés et les forces de sécurité. C’est reconnaître qu’il était parmi des groupes terroristes. C’est inadmissible. Nous, ce que nous voulons, c’est qu’ils nous rendent les corps de nos proches pour qu’on puisse faire notre deuil. Qu’ils nous disent la vérité. Comment sont-ils morts ? Par qui ont-ils été tués ? Pourquoi des criminels se baladent-t-ils aujourd’hui tranquillement alors que nos enfants ont été tués ? Au lieu de répondre à ces questions, ils font tout pour nous empêcher de nous exprimer, on n’a pas le droit de critiquer la Charte pour la Paix et la Réconciliation. L’article 46 de l’ordonnance 06-01 sur la mise en œuvre de la Charte stipule d‘ailleurs que seront punit de 3 à 5 ans d’emprisonnement tous ceux dont les écrits ou paroles visent à « ternir l’image de l’Algérie sur le
plan international ».

Afrik.com : Le gouvernement algérien a récemment annoncé qu’il autorisait les ONG de défense des droits de l’homme à se rendre en Algérie…

Nassera Dufour :
En fait certaines ONG comme Amnesty International sont toujours interdites. Mais par contre les rapporteurs spéciaux de l’Onu ont été invités à se rendre en Algérie. Mais, pour l’instant, personne ne nous a contactés.

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