
Le rapport Afrobarometer publié le 24 septembre, dans le cadre des consultations de la Future of Development Cooperation Coalition, établit un lien entre le recul des financements extérieurs de la santé et le basculement des priorités citoyennes en Afrique. Il met surtout en évidence un écart persistant entre les diagnostics portés par les experts de la coopération internationale et ce que les citoyens africains attendent réellement de leurs gouvernements.
Depuis une décennie, le chômage figurait parmi les toutes premières préoccupations recensées par Afrobarometer à travers le continent. Les enquêtes menées en 2024 et 2025 dans 38 pays, soit 50 961 entretiens, montrent que la santé le devance désormais : 38 % des personnes interrogées la classent parmi les trois problèmes prioritaires que leur gouvernement devrait traiter, contre 33 % pour le chômage.
Un basculement lié à la contraction des financements extérieurs
Selon les chercheurs à l’origine du rapport, Josephine Asunka, Boniface Dulani et Fatima Yakubu, ce basculement survient précisément au moment où les financements extérieurs consacrés à la santé se réduisent, obligeant davantage de gouvernements africains à assumer seuls la prise en charge sanitaire de leur population.
Les priorités varient toutefois fortement selon les pays. La santé domine les préoccupations en Guinée-Bissau, en Ouganda et au Liberia. Le chômage reste la première demande en Namibie, au Lesotho et au Maroc. La hausse du coût de la vie arrive en tête au Sénégal et en Côte d’Ivoire, l’accès à l’eau en Guinée et au Tchad, et l’insécurité alimentaire au Malawi.
L’écart entre les priorités citoyennes et les diagnostics d’experts
Le rapport, intitulé « What Africans want », a été commandé par l’African Center for Economic Transformation (ACET) auprès d’Afrobarometer, dans le cadre des travaux de la Future of Development Cooperation Coalition. Cette coalition multi-acteurs a organisé des consultations à Rabat et à Kigali réunissant décideurs publics, bailleurs, secteur privé, société civile et jeunesse, afin de repenser l’architecture mondiale de la coopération au développement.
Ces échanges ont fait émerger le constat partagé que les agendas de coopération restent souvent déconnectés des priorités nationales réelles. ACET a donc sollicité Afrobarometer pour confronter ces diagnostics d’experts aux données citoyennes issues du Round 10. Le rapport observe que les citoyens désignent des besoins immédiats et concrets, la santé, l’emploi, le coût de la vie, l’accès à l’eau, alors que les discussions d’experts se concentrent davantage sur les leviers structurels de politique industrielle, développement du secteur privé ou diversification économique. Un risque identifié par les auteurs est que la coopération se conçoive et se communique à un niveau que les citoyens ne perçoivent pas dans leur quotidien.
La redevabilité, une exigence forte des citoyens
Le rapport documente également une forte demande de redevabilité gouvernementale. Environ six citoyens sur dix (59 %) placent les contrôles, la consultation et la reddition de comptes au-dessus de la rapidité de décision, quand bien même cela ralentirait l’action publique. Cette exigence est la plus marquée aux Seychelles, au Botswana et au Kenya, et la plus faible en Angola, en Mauritanie, au Mozambique, au Congo-Brazzaville, au Tchad, en Côte d’Ivoire et en Guinée.
Plus de trois quarts des personnes interrogées (77 %) attendent des élus qu’ils suivent les demandes de leurs électeurs plutôt que leurs propres orientations, une attente particulièrement forte en Tanzanie, en Eswatini et au Kenya, et plus faible à São Tomé-et-Príncipe, aux Comores et au Sénégal. Pour les auteurs du rapport, cette donnée invite à ne pas confondre la demande d’États plus efficaces avec une demande d’États moins comptables de leurs actes.
Partenaires internationaux et intégration régionale
Le rapport interroge aussi la perception des puissances étrangères présentes sur le continent. La Chine recueille les évaluations les plus favorables (62 %), devant les États-Unis (52 %) et l’Union européenne (50 %), les anciennes puissances coloniales (41 %), l’Inde (39 %) et la Russie (36 %). Les auteurs relèvent que les citoyens qui jugent positivement un partenaire tendent à juger positivement les autres, ce qui suggère que les Africains n’envisagent pas leurs relations extérieures comme un choix exclusif entre puissances rivales.
Sur le plan régional, l’Union africaine (55 %) et les communautés économiques régionales (56 %) recueillent des taux d’approbation élevés. Une majorité de citoyens (62 %) soutient le libre-échange, mais la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) reste largement méconnue, alors même que la libre circulation des personnes continue de se heurter à des difficultés concrètes aux frontières.
Un lien avec l’exode des compétences
Le rapport établit enfin un lien entre satisfaction économique et intention de migrer car les citoyens qui jugent positivement la gestion économique de leur gouvernement se déclarent moins enclins à vouloir quitter leur pays. Cette corrélation est la plus marquée chez les jeunes diplômés, une population que les auteurs identifient comme la plus difficile à retenir en cas de dégradation de la conjoncture.
Pour ACET et la Future of Development Cooperation Coalition, ces résultats plaident pour des partenariats internationaux construits sur la redevabilité et le choix des pays africains, plutôt que sur une logique d’alignement exclusif avec un partenaire unique.




