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Tchad - Cinéma
« Un homme qui crie » : au nom du père, du fils et d’une guerre absurde
Interview du réalisateur tchadien Mahamat Saleh Haroun. Culpabilité et remords d’un père vieillissant qui a livré son fils à l’armée. Avec un homme qui crie, qui sort ce mercredi sur les écrans en France, Mahamet Saleh Haroun nous offre un film fort et sensible sur le Tchad, la guerre et son absurdité. Il a reçu le Prix du jury de la 63e édition du Festival de Cannes.

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Quel avenir peut avoir un pays où les pères sacrifient leurs fils sur l’autel des vanités ? Dans le Tchad d’aujourd’hui, englué dans une interminable guerre, Adam, le personnage principal d’Un homme qui crie, ancien champion de natation et maître nageur de la piscine d’un hôtel de luxe à N’Djamena, commet l’irréparable. Lorsque son employeur décide de le remplacer par son fils unique Abdel, il choisit de livrer ce dernier à l’armée loyaliste qui le lui réclamait pour soutenir l’effort de guerre contre les rebelles. Mahamet Saleh Haroun, le réalisateur du film, explore les méandres de la culpabilité d’un homme qui a préféré préserver son précaire statut social plutôt que la vie de sa progéniture. Cependant, il ne porte jamais un regard accusateur sur ce père rongé par le remord. Sur un rythme lent, qui traduit bien la tension qui pèse sur le pays et les épaules d’Adam, il amène le spectateur à découvrir la réalité complexe du Tchad à travers un destin singulier et poignant. Dans son quatrième long métrage, Mahamet Saleh Haroun a trouvé ce subtil équilibre entre le fond et la forme qui fait le grand cinéma. Il nous a accordé un entretien.

Afrik.com : Pourquoi, dans votre film, avez-vous voulu explorer le thème du remord ?
Mahamat Saleh Haroun :
Je pense que dans toute tragédie, comme celle de cette guerre trop longue au Tchad, tous ceux qui l’ont traversée finissent par commettre quelque chose d’irréparable. Le remord naît de ces petites compromissions, des silences que l’on ne peut pas réparer.

Afrik.com : Parmi vos personnages, il n’y a ni méchants ni gentils…
Mahamat Saleh Haroun :
Je laisse ça à Hollywood, pour qui il y a des bons qui finissent toujours par triompher des méchants. Le cinéma hollywoodien est devenu l’idéologie du pays lui-même. Mais, pour moi, il n’y a pas de bons ni de méchants, je laisse ce jugement à Dieu, si tenté que Dieu existe. J’inscris mes personnages dans une complexité humaine qui permet de ne plus les juger. Je refuse d’être le shérif qui met les gens en scène pour que les spectateurs les jugent, c’est trop simpliste.

Afrik.com : Je suppose qu’enfant vous étiez du côté des Indiens qui se faisaient massacrer dans les westerns…
Mahamat Saleh Haroun :
Absolument.

Afrik.com : Dans Abouna, Daratt, et aujourd’hui Un homme qui crie, vous développez une réflexion sur la figure du père, et plus précisément sur le lien père-fils. Pourquoi ce sujet vous intéresse-t-il tant ?
Mahamat Saleh Haroun :
Parce que la guerre, au Tchad, et pas seulement, est essentiellement faite par des hommes. Et au bout de quatre décennies, la mémoire de la violence est transmise de père en fils. Il me semble que, chez les pères en Afrique, il y a un côté prédateur. Parce que tout chemin est tracé par le père. Il y a un droit d’aînesse qui fait qu’un fils est obligé de dire oui à son père. Beaucoup de fils ont vu leur destin modifié voire même bousillé par leurs pères, lesquels ont fait à leur place le choix du mariage, des études, etc. Il est difficile, pour les fils, d’avoir un épanouissement personnel. Ils sont victimes d’une sorte d’assassinat… Logiquement, en Afrique, tout adulte a une mission de protection vis-à-vis des plus jeunes, même dans les villes. Cette solidarité, il me semble qu’on l’a laissée tomber, parce que l’Afrique a engendré les enfants des rues et les enfants-soldats. Donc je me pose des questions sur les adultes et leur mission de protection.

Afrik.com : L’acteur Youssouf Djaoro joue le rôle du père dans Un homme qui crie. C’est la troisième fois qu’il passe devant votre caméra. Entre lui et vous, c’est une véritable histoire d’amour !
Mahamat Saleh Haroun :
Oui, on peut le dire. C’est un comédien instinctif, intelligent, on se comprend sans se parler. C’est un peu mon alter ego.

Afrik.com : Avez-vous connu un Tchad heureux ?
Mahamat Saleh Haroun :
Oui, le Tchad de mon enfance. J’étais un bon élève, je découvrais l’écriture. A l’âge de neuf ans, J’ai fait connaissance avec la toile. C’étaient des moments de joie. Mais il y avait déjà cette rébellion dans l’extrême nord du pays. Mes parents écoutaient clandestinement les rebelles. La violence était déjà là, par les ondes. Comme dans mon film, elle rôdait. Mais à partir de 1979, la guerre nous a rattrapés. Elle est arrivée dans la capitale, et ça a été la fin de tout. Voir des morts dans les rues, les cinémas fermer, être victime de blessures – j’ai moi-même été victime d’une balle perdue –, c’est très dur. On perd sa dignité, on est pris en charge par l’ONU dans des camps. Quand il pleut, on voit l’eau monter dans les camps. Mon cinéma est lié à cette douleur née de la perte du paradis de l’enfance. Peut-être qu’un jour je raconterai ces moments de bonheur.

Afrik.com : Votre cinéma est à mille lieues des lucratifs blockbusters américains qui déversent 200 plans à la seconde sur les écrans. En vous démarquant autant de ces formats, ne craignez-vous pas de passer à côté du succès commercial ?
Mahamat Saleh Haroun :
Est-ce que le succès commercial a un sens ? Pour moi, non. J’essaie de raconter des choses profondes et de laisser des traces dans la tête des spectateurs. Il y a des films qui sont tellement creux qu’ils appartiennent à un monde évanescent. Je veux raconter des histoires qui n’ont pas été dites, quitte à être à contre courant. Et ce qui est formidable, c’est que ça marche. Aux avant-premières d’Un homme qui crie, il y avait un public heureux d’avoir une proposition différente. Dans certains films, on ne recherche pas du sens, mais à ce que le spectateur ne s’ennuie pas, donc on est dans le spectacle permanent.

Afrik.com : Quels réalisateurs sont vos modèles ?
Mahamat Saleh Haroun :
Chaplin, pour le cinéma muet et l’art du burlesque. Bresson, pour l’épure, le dépouillement. Ozu, pour le jeu sur l’espace-temps qui est une donnée fondamentale dans le cinéma. Kiarostami pour la poésie. Jarmusch pour l’étique, et Wenders pour l’errance.

Afrik.com : Où en est le cinéma au Tchad et en Afrique ?
Mahamat Saleh Haroun :
En Afrique, c’est la catastrophe, puisque la plupart des salles ont fermé. Il n’y a pas de financement des films africains sur le plan international. Mais au Tchad, il y a une salle qui a été rénovée et va être inaugurée en octobre avec Un homme qui crie. Le gouvernement a mis 1,5 M d’euros pour rénover cette salle. Avec les films que je fais, les prix que j’ai eus, on a pu créer le Fond pour la création cinématographique. De plus, il y a deux mois, on m’a demandé de travailler sur un projet de centre de formation audiovisuelle pour le Tchad. J’en suis très heureux, parce que les autorités ont vu l’évolution de mon travail. Les récompenses que j’ai reçues ont fait la fierté de tous les Tchadiens, ce qui a encouragé le gouvernement. D’autre part, maintenant le Tchad exploite le pétrole et en tire beaucoup d’argent. Ceci dit, je ne m’enflamme pas. Les promesses n’engagent que ceux qui y croient. Donc, j’attends de voir. Mais le fait d’avoir formulé ces propositions, c’est déjà un pas.

Afrik.com : Est-ce qu’après les succès que vous avez connus, l’argent est plus facile à trouver ?
Mahamat Saleh Haroun :
Pour ce qui est des commissions, les choses ne changent pas, et heureusement. Sinon, on aurait un cinéma d’aristocrates, des réalisateurs jugés sur ce qu’ils ont fait et non sur des projets. Les commissions restent honnêtes, démocratiques, et c’est tant mieux. Par contre, avec les producteurs, c’est plus facile maintenant. J’ai plus d’opportunités parce que j’ai démontré des choses. Mais l’histoire du cinéma est là pour prouver que rien n’est jamais acquis.

Afrik.com : Quel sera votre prochain film ?
Mahamat Saleh Haroun :
African fiasco, qui doit être tourné entre Paris et Dakar. C’est un film sur les déchets toxiques qui ont été déversés dans le port d’Abidjan en 2006.

- Un homme qui crie, un film réalisé par Mahamat Saleh Haroun, avec Youssouf Djaoro, Diouc Koma, Emile Abossolo M’Bo
Durée : 01h32min.

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