Mahamat-Saleh Haroun : « Je ne peux pas raconter le rire »

Mahamat-Saleh Haroun et ses acteurs principaux : Youssouf Djaoro (Adam), Diouc Koma (Abdel) et Emil Abossolo-Mbo

Un Homme qui crie de Mahamat-Saleh Haroun permet à l’Afrique sub-saharienne de revenir dans la compétition officielle du Festival de Cannes pour la première fois depuis Kini et Adams du burkinabé Idrissa Ouedraogo en 1997. Après Abouna (Notre père), sélectionné en 2002 dans la section « Un certain regard », le tchadien retrouve La Croisette ce dimanche pour afficher encore une fois son ambition de cinéaste : « ramener l’Afrique dans l’humanité ».

De Cannes

Adam, ancien champion de natation, est maître-nageur dans un hôtel de N’Djamena, la capitale tchadienne, vers laquelle les rebelles avancent. Il se fait bientôt évincer de son poste par son fils Abdel. Alors qu’il faut contribuer à l’effort de guerre, Adam se laisse aller au ressentiment qu’il éprouve pour son unique enfant au risque de le voir se faire enrôler. Treize ans après Kini et Adams du burkinabé Idrissa Ouedraogo qui représentait l’Afrique sub-saharienne en 1997 en compétition officielle du festival de Cannes, Un homme qui crie de Mahamat-Saleh Haroun permet à cette région de revenir ce dimanche dans la cour des grands. Et au Tchad de vivre une grande première en figurant dans la compétition officielle cannoise. La fiction est une plongée au cœur de thématiques récurrentes dans l’œuvre du réalisateur tchadien : la guerre au Tchad et la relation père-fils.

La menace rebelle qui pèse sur les protagonistes de ce film est celle que vivent les Tchadiens au quotidien, encore aujourd’hui comme le montre l’actualité récente de ce pays d’Afrique centrale. Une violence « latente » dont Mahamat-Saleh Haroun tente de se faire l’écho. «Pour tourner, a-t-il affirmé ce dimanche matin lors de la conférence de presse consacrée à son film à Cannes, il faut trouver les moyens de s’affranchir de (cette violence). Ce n’est pas évident. La seule chose, c’est de l’attraper au vol et de la renvoyer, de s’inclure dans cette tension pour essayer de la mettre dans le film (…). Dans cette situation, on ne peut pas faire du divertissement. L’environnement lui-même est un espace où il n’y a pas de rigolade possible ».

L’absence du père… cinématographique

« Je ne peux pas raconter le rire », poursuit Mahamat-Saleh Haroun qui estime que son pays, le Tchad, n’est pas « un espace de comédie ». Le rire des Africains, selon lui, est un « rire pour se donner du courage ». « Derrière cette façade là, il y a des choses (…) révélatrices d’une humanité » souvent « refusée » à l’Afrique. Pour le cinéaste tchadien, faire des films, « c’est ramener l’Afrique dans l’humanité». « Je suis un homme, donc je suis porteur d’universel. Ça ne devrait étonner personne que je fasse un film universel », insiste Mahamat-Saleh Haroun. A l’instar d’Abouna (Notre père), présent à Cannes en 2002 dans la section  « Un certain regard », puis Daratt, saison sèche(2006), la figure paternelle est également de retour dans Un homme qui crie. Avec son dernier film, Mahamat Saleh-Haroun dit clore « une espèce de trilogie ». « Cette guerre au Tchad qui a été fondatrice de pas mal de choses » pour lui, « est perpétuée par des hommes ». « Ce ne sont pas les femmes qui font la guerre, poursuit-il. Cette mémoire là est transmise de père en fils (…). C’est dans cette transmission (…) que se passe les choses ». Mettre fin à ce cercle de violence, qui embrase régulièrement le Tchad, passe par la restauration et le renouveau de cette relation.

Mahamat-Saleh Haroun et ses acteurs principaux : Youssouf Djaoro (Adam), Diouc Koma (Abdel) et Emil Abossolo-Mbo

Cependant, le père qui obsède tant Mahamat-Saleh Haroun n’est pas celui que l’on croit. « Quand j’ai commencé à poser ma caméra au Tchad, je n’ai eu aucune image d’un cinéaste tchadien ». Pas de « référent », pas de « père cinématographique » donc, l’obsession est peut-être là, avoue-t-il. Porter un film africain, un continent si rarement représenté à Cannes, n’est pas pour autant une charge insurmontable pour le réalisateur tchadien. La sagesse l’adulte ou l’innocence de l’enfant nourrissent actuellement Mahamat Saleh-Haroun. « Je suis l’aîné d’une famille et j’ai l’impression de me retrouver dans cette situation (…). En Afrique (…), quand on est l’aîné et qu’on doit faire les choses, il faut les faire (…) ». Ce qui vaut aussi pour l’enfant, comme se décrit le réalisateur, « qui se faufile dans la foule », « arrive au devant de la scène et qu’on pousse dans l’eau ». Pour s’emparer de la Palme d’or ? « Pourquoi pas, confiait Mahamat-Saleh Haroun ce matin à la Radio Télévision Sénégalaise (RTS), un large sourire aux lèvres. Ça la noircirait un peu ! ». L’équipe du film Un homme qui crie montera les marches ce dimanche soir à Cannes.

Un Homme qui crie en compétition officielle du Festival de Cannes 2010

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