Rahmatou Keïta : «On fait des films qui sont vus partout dans le monde, sauf chez nous»

Elle est l’une des dernières à avoir représenté le continent africain à Cannes en sélection officielle avec son film, Al’lèèssi… Une actrice africaine. A la terrasse du Palais des festivals, Rahmatou Keïta commente la forte présence africaine en compétition officielle à Cannes.

Notre envoyée spéciale au Festival de Cannes

Al’lèèssi… Une actrice africaine, de la réalisatrice nigérienne Rahmatou Keïta, a été présenté dans la section « Cannes Classics » en 2005 au festival de Cannes. La réalisatrice nigérienne assistera ce dimanche soir à la projection officielle du film du cinéaste tchadien Mahamat-Saleh Haroun, Un homme qui crie.

Afrik.com : Il y a deux films africains en compétition cette année au festival de Cannes. Le fait est si rare qu’il mérite que l’on s’y arrête. Qu’est-ce que cela vous inspire ?

Rahmatou Keïta :
C’est très important que notre vision du monde soit partagée dans les plus grands festivals et que tous les cinémas soient représentés, notamment à Cannes. J’étais présidente du jury du Zuma Film Festival à Abuja, au Nigeria, et je sais par expérience que les choix des jurys et des comités de sélection sont subjectifs, ce qui ne m’empêche pas de les respecter. Néanmoins, il serait dommage qu’un film africain soit en compétition parce qu’il est africain. Ceci pour dire que Hors la loi de Rachid Bouchareb et Un homme qui crie de Mahamat-Saleh Haroun ont certainement le niveau de qualité requis exigé à Cannes. Autrement, ils ne seraient pas en compétition officielle. Ce qui me paraît encore plus important, c’est qu’il faut que nos pays s’organisent pour créer des industries de cinéma, afin que l’on fasse des films régulièrement, à l’instar d’un sportif qui s’entraîne, quels que soient les endroits où ils seront montrés. La priorité étant qu’ils le soient en Afrique. Car ce qui est tragique dans l’histoire, c’est qu’on fait des films qui sont vus partout dans le monde, sauf chez nous. Les Nigérians l’ont bien compris. Depuis l’année dernière, c’est la deuxième plus grande industrie cinématographique du monde, après Bollywood et avant les Américains. Les Nigérians ont trouvé les moyens de faire leur cinéma, même si, eux les premiers, souhaitent passer à un stade supérieur en matière de qualité.

Afrik.com : Le 20 mai prochain, le fonds panafricain d’aide au cinéma sera lancé par l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF) Sur le pavillon « Cinémas du monde ». L’idée est d’amener les Etats à l’alimenter, ce qui suppose de convaincre les politiques. Vous avez tenté de le faire au Niger, dans votre pays, c’est facile ?

Rahmatou Keïta:
La volonté politique est indispensable dans la mise en place d’une industrie cinématographique. Un réalisateur peut suer sang et eau pour produire un film, mais il n’en fera pas plus de deux s’il n’y a pas d’industrie. Au Niger, j’ai été écoutée. J’en avais parlé bien avant de faire un film, et plus tard quand je l’ai fait, je n’ai pas bénéficié du soutien de la télévision nigérienne. Après, quand mon film a été sélectionné à Cannes, j’ai été reçue par les autorités et le chef de l’Etat nigérien (Mamadou Tandja, ndlr). Le succès Al’lèèssi… Une actrice africaine et mon combat ont permis de créer un centre national de cinéma. Il existe sur papier mais il ne fonctionne pas encore. De même, l’Etat nigérien s’était engagé à allouer un budget au cinéma sur une base annuelle mais on a rien vu arriver. Entre temps, il y a un coup d’Etat et le président Tandja a été renversé. Le Niger connaît actuellement une période de transition. J’ai eu l’occasion de m’entretenir avec le Président sénégalais Adoulaye Wade, Jean-Ping, le président de la Commission de l’Union africaine et ils écoutent et comprennent quand on arrive à leur parler, mais il n’y pas de passage à l’acte. C’est d’autant plus regrettable que nous avons un formidable outil pour le cinéma africain, la Fédération panafricaine des cinéastes (Fepaci) qui est promoteur du fonds qui sera lancé le 20 mai prochain. Je suis convaincue que l’Afrique est l’avenir du cinéma, mais pour cela il faut des financements.

Afrik.com : Vous préparez un second long métrage. Avoir été sélectionnée à Cannes vous aide-t-il dans vos démarches ?

Rahmatou Keïta:
Oui et non. Il est certain que c’est une vitrine, on vous regarde et vous écoute autrement. A cannes, on peut rencontrer des coproducteurs mais le processus reste long. Néanmoins, quand on a été en sélection officielle à Cannes, on fait désormais partie de la famille. Les portes me sont ouvertes et cela me permet de rencontrer des gens, comme par exemple le producteur français de mon prochain film. C’est un habitué du festival de Cannes. Je le connaissais déjà, mais être à Cannes a facilité les choses.

Afrik.com : Outre les deux films en compétition officielle, il y a un long métrage sud-africain à « Un certain regard », Live, above all d’Oliver Schmitz. Mis à part l’Afrique du Nord, on a l’impression que le cinéma se porte mieux chez les anglophones que chez les francophones, du moins en Afrique de l’Ouest ?

Rahmatou Keïta:
Je n’ai pas cette vision de la situation. Quand je suis allée au Nigeria, j’ai commencé mon discours en anglais et je l’ai terminé en haoussa. Le Nigeria compte 150 millions d’habitants et la plupart des Nigérians sont des Haoussa et des Yoruba, des peuples de commerçants connus dans toute l’Afrique. Ces derniers savent qu’il vaut mieux vendre un DVD à un euro à 150 millions de personnes, qu’un 35 mm à 30 000 euros à personne. Mais le cinéma n’est pas qu’un commerce, c’est de la création, c’est de l’art. Ce que les Nigérians ont compris et qui expliquent leur envie de faire évoluer cette industrie. La colonisation nous a divisés mais chaque pays a tenté, après les indépendances, de construire son histoire, de se sortir de toute cette violence coloniale qui sera évoquée dans le film algérien Hors la loi.

Afrik.com : Le film de Rachid Bouchareb soulève d’ailleurs déjà la polémique tant il est difficile d’évoquer en France, le passif algérien. Que pensez-vous de toute cette agitation ?

Rahmatou Keïta:
Je ne vais pas faire la bêtise de ceux qui n’ont pas vu le film mais qui en parlent. Maintenant, les massacres du 8-mai ont bien existé. Ce n’est pas la seule fois où la France coloniale a massacré des gens. Il y a eu les massacres de Madagascar, de Thiaroye au Sénégal. Le 8 mai dernier, lors de la commémoration de ces massacres à l’Hôtel de ville à Paris, j’ai vu des Algériens pleurer et nous faire pleurer en partageant avec nous les récits de leurs grands-parents sur ces massacres. On ne peut pas faire le deuil si ce n’est pas reconnu. Et la France ne veut non seulement pas reconnaître sa barbarie, mais insulte nos morts. On ne peut plus dormir parce que nos morts ne nous le permettent pas. Il faut bien faire un état des lieux de ce qui s’est passé afin que chacun prenne ses responsabilités.