Yasmina Benabdelkrim, du stylisme au compost, la matière comme manifeste


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Yasmina Benabdelkrim
Yasmina Benabdelkrim

Passée des studios de mode parisiens aux sculptures de matière organique, l’artiste hispano-algérienne Yasmina Benabdelkrim transforme les restes alimentaires en œuvres éphémères et en réflexion sur notre rapport à la terre.

Il y a d’abord eu les défilés, les séances photo et les rédactions de mode, à Paris puis à New York. Ensuite sont venues les épluchures, les fruits trop mûrs et les restes de repas, assemblés, congelés, photographiés, puis rendus à la terre. Entre ces deux périodes de la vie de Yasmina Benabdelkrim, la rupture est moins nette qu’il n’y paraît. Le tissu comme la matière organique lui permettent de travailler les volumes, les textures et les couleurs. Mais le second lui offre ce qu’elle ne trouvait plus dans le premier avec la possibilité d’accorder son geste artistique à ses préoccupations écologiques.

Née à Valence en 1990 d’un père algérien et d’une mère espagnole, Yasmina Benabdelkrim a grandi en Espagne avant de partir à Paris à l’âge de 17 ans. Elle y étudie pendant trois ans à l’École de la Chambre syndicale de la couture parisienne, tout en multipliant les premières expériences dans la mode. Elle effectue notamment un stage chez Dior, puis travaille à New York auprès de Diane von Furstenberg. Ses créations et ses séries de stylisme paraissent dans plusieurs publications, dont Vogue Italia, tandis qu’elle collabore avec des maisons comme Issey Miyake et Maison Margiela.

Des ateliers de mode aux arts plastiques

Partie à Paris avec l’ambition initiale de devenir créatrice de mode, Yasmina Benabdelkrim s’oriente rapidement vers le stylisme, la direction artistique et la production d’images. Elle cherche à comprendre l’ensemble de la chaîne de la conception, la technique, la communication, la publicité et la manière dont une collection est transformée en récit.

Sa trajectoire prend une nouvelle dimension en 2017, lorsque Acne Studios la choisit comme l’un des visages de sa campagne printemps-été. Photographiée par Paolo Roversi, elle apparaît aux côtés de plusieurs femmes artistes ayant des racines culturelles au Moyen-Orient. Pour la styliste espagnole, qui ne vient ni d’une dynastie de la mode ni d’un milieu disposant de relais dans le secteur, cette campagne mondiale constitue une forme de consécration.

Elle traverse pourtant une période de lassitude. Le rythme de l’industrie et l’insatisfaction laissée par certains projets l’incitent à remettre en cause la voie qu’elle s’était tracée. De retour à New York, une amie lui fait remarquer qu’elle limite son expression à un seul médium, la mode. Benabdelkrim commence alors à expérimenter la photographie, la sculpture, l’installation et les techniques mixtes. Elle se définit progressivement comme artiste pluridisciplinaire, autodidacte dans le champ des arts plastiques.

Le déchet n’existe pas dans la nature

Son travail le plus identifiable naît d’une réflexion très concrète sur l’alimentation. Pourquoi consacrer autant de temps à choisir, préparer et cuisiner un produit avant de considérer immédiatement ses restes comme inutiles ? À partir de cette question, Yasmina Benabdelkrim s’intéresse au parcours des aliments, de la graine jusqu’à l’assiette, puis à leur décomposition.

Ses premières sculptures organiques documentées voient le jour au Mexique, notamment à Oaxaca et dans l’État de Jalisco. Elle poursuit ensuite ce travail à Jerez de la Frontera, Paris et Valence. Les matériaux changent selon les lieux et les repas : peaux de bananes ou de papayes, légumes, fruits et autres résidus alimentaires. Ces restes composent ainsi une sorte de journal intime, chaque image renvoyant à un repas, à une ville ou à un moment partagé.

Après avoir cuisiné, l’artiste sélectionne les formes, les couleurs et les textures des restes alimentaires. Elle les assemble, puis congèle la sculpture afin d’interrompre temporairement sa décomposition. Une fois la forme stabilisée, elle la photographie jusqu’à ce qu’elle fonde ou la place sur un scanner, dont la lumière et le mouvement produisent des compositions presque abstraites. La matière rejoint finalement un site de compostage. L’œuvre durable n’est donc pas la sculpture elle-même, condamnée à disparaître, mais son image.

Ce cycle résume le propos de Benabdelkrim, le déchet est une invention humaine. Une matière organique en décomposition n’est pas inutile car elle nourrit les sols et participe à un processus naturel de régénération. En donnant parfois une forme humaine à ses sculptures, elle rappelle également que les corps humains, végétaux et animaux appartiennent au même écosystème et sont composés des mêmes éléments fondamentaux.

Tierra Dorada, une exposition au milieu des plantes

Tierra Dorada, explorando el universo del compost de Yasmina Benabdelkrim
Tierra Dorada, explorando el universo del compost

Cette recherche trouve son expression la plus aboutie en 2022 avec Tierra Dorada, explorando el universo del compost, sa première exposition personnelle à Valence. Présentée dans la serre froide du Jardin botanique de l’Université de Valence, elle réunit trois séries : The Golden Waste, réalisée entre 2018 et 2021, Scans, développée entre 2020 et 2022, et Tropical Scientist, créée en 2022.

Les deux premières montrent les sculptures éphémères réalisées avec des matières organiques collectées en Espagne et au Mexique. La troisième immerge ces assemblages dans un environnement liquide, faisant apparaître un univers de formes mouvantes, de couleurs saturées et de textures presque microscopiques. Le choix du Jardin botanique replace les œuvres au milieu des plantes et de la terre auxquelles leurs matériaux sont destinés à retourner.

Deux ans auparavant, son projet Waste Is a Human Invention avait été retenu parmi les lauréats de la première édition de Decade of Change, initiative environnementale lancée par 1854 Media, éditeur du British Journal of Photography. L’exposition a ensuite circulé au Jockey Club Museum of Climate Change de Hong Kong avant une présentation programmée à New York.

Produire autrement

La réflexion de Yasmina Benabdelkrim dépasse toutefois la seule question du compost. Avec son studio New Creative Paradigm, elle défendait déjà une méthode de production à 360 degrés, fondée sur le principe que la création d’une image ou d’un projet ne justifie pas, à elle seule, le gaspillage de nouvelles ressources. La contrainte écologique ne doit donc pas intervenir à la fin du processus comme un argument de communication, mais dès sa conception.

Cette recherche s’est prolongée en 2025 avec l’ouverture à Valence d’Aguas Internacionales, un espace consacré aux projets artistiques, à la production visuelle et aux rencontres entre disciplines. Installée après un parcours entre Paris, New York et le Mexique, l’artiste y revendique un lieu à la fois valencien et ouvert sur le monde, traversé par les différentes cultures qui ont façonné son identité.

De la haute couture parisienne au Jardin botanique de Valence, Yasmina Benabdelkrim n’a donc pas abandonné la matière, elle en a juste déplacé le sens. Le tissu devait autrefois durer, séduire et circuler. Ses sculptures organiques sont, au contraire, conçues pour fondre, se décomposer et disparaître. Il ne reste alors que leur image et une idée : la matière que nos sociétés rejettent peut encore nourrir, transformer et créer.

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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