
L’inscription de Sidi Bou Saïd sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO, en juillet 2026, remet en lumière le lien qu’Azzedine Alaïa entretenait avec le village bleu et blanc. Né à Tunis dans une famille de cultivateurs de blé établie à Siliana, le couturier franco-tunisien y possédait une maison et avait choisi d’y être inhumé auprès des siens.
Sans Habiba Menchari, Azzedine Alaïa serait peut-être resté couturier de quartier à Tunis. Première Tunisienne à avoir publiquement rejeté le voile, cette figure de l’émancipation féminine remarque l’adolescent chez Madame Richard, la couturière pour laquelle il travaille, et lui dit d’aller compléter sa formation à Paris. Sa fille Leïla, future créatrice des vitrines d’Hermès, deviendra l’amie la plus proche du couturier.
Une incertitude demeure sur sa date de naissance. La Fondation Azzedine Alaïa retient le 26 février 1935. L’Encyclopædia Universalis et plusieurs dépêches publiées à sa mort indiquent 1940. Le couturier entretenait volontiers le flou : « J’ai l’âge des pharaons. Les dates, je les ai effacées. »
Une enfance entre Bab Souika et Siliana
Azzedine Ben Alaya naît à Tunis dans une famille de cultivateurs de blé installée à Siliana, dans l’intérieur du pays. Ses parents, Ismaël et Frida, restent sur les terres agricoles. Il est élevé par ses grands-parents maternels au cœur de la médina, dans le quartier de Bab Souika, avec sa sœur jumelle Hafida et son frère Abdelhamid.
Sa sœur l’initie à la couture et lui assure d’abord les finitions de son travail. Madame Pineau, la sage-femme française qui l’a mis au monde et reste proche de la famille, lui apporte des ouvrages consacrés aux grands maîtres et l’oriente vers les arts.
Adolescent, il entre à l’Institut des beaux-arts de Tunis en section sculpture, après avoir déclaré un âge supérieur au sien. Cette formation nourrit son rapport aux volumes, que l’on retrouvera dans ses robes construites au plus près de la silhouette. En parallèle, il travaille chez Madame Richard et reproduit pour les femmes des grandes familles tunisoises des modèles de Dior ou de Balmain repérés dans les magazines. Ces revenus financent son matériel et ses études.
Paris 1956, le stage écourté chez Dior
Habiba Menchari sollicite une amie tunisienne cliente de Christian Dior, Zeineb Lévy-Despas, qui obtient pour lui un stage dans les ateliers de la rue François-Ier. Alaïa s’installe à Paris en juin 1956, en pleine guerre d’Algérie, période d’hostilité marquée envers les Nord-Africains de la capitale. Sa fiche de personnel chez Dior est datée du 26 juin.
Le stage tourne court : quatre jours selon le catalogue publié par la Fondation Alaïa, cinq selon le récit qu’en faisait le couturier. Il a toujours affirmé n’avoir reçu aucune explication à son renvoi. Les versions invoquant sa situation administrative ou le contexte algérien sont des reconstructions postérieures.
Faute de logement, il se rapproche de Leïla Menchari, qui lui trouve une chambre de bonne rue Lord-Byron. Il y installe une machine à coudre et travaille pour la concierge de l’immeuble. La comtesse Nicole de Blégiers l’héberge à son tour en échange de travaux de couture et de services rendus à la famille. Il rejoint Guy Laroche de juin 1958 à novembre 1959.
Les années de discrétion

C’est dans les appartements privés de la bourgeoisie et des milieux artistiques parisiens qu’il construit sa réputation. Arletty et Louise de Vilmorin comptent parmi ses premières clientes fidèles.
Il travaille longtemps sans suivre le calendrier des grandes maisons, présentant ses vêtements lorsqu’il les estime achevés. Azzedine Alaïa présentera sa première collection de prêt-à-porter sous son propre nom en 1982. Les Oscars de la mode le distinguent à deux reprises au milieu de la décennie.
Ses découpes et son usage des matières extensibles lui valent le surnom de « roi du stretch ». Sa connaissance du corps féminin vient de la sculpture et de l’atelier de Madame Richard.
Sidi Bou Saïd, le lieu du retour
Alaïa n’a jamais rompu avec la Tunisie. En 1986, il acquiert une maison sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, tournée vers la Méditerranée, où il retrouve sa famille loin de l’agitation parisienne.
Il meurt à Paris le 18 novembre 2017 et est inhumé deux jours plus tard au cimetière du village, conformément à son souhait de reposer auprès de sa mère, de son frère et de sa sœur. Naomi Campbell, qui l’appelait « Papa », accompagne sa dépouille depuis la France avec Farida Khelfa. La mannequin tunisienne Afef Jnifen assiste aux obsèques.
Le président Béji Caïd Essebsi se rend au domicile du couturier pour présenter ses condoléances à sa famille. Le ministre des Affaires culturelles de l’époque, Mohamed Zine El Abidine, salue une œuvre qui a exprimé la beauté et l’imagination de la Tunisie.
Près de neuf ans plus tard, l’inscription de Sidi Bou Saïd au patrimoine mondial fait entrer la maison tunisienne du couturier et le cimetière où il repose dans le périmètre d’un village classé.




