Vincent Bolloré – Jacques Dupuydauby : petite guerre médiatique entre amis

La stratégie médiatique de Vincent Bolloré vis-à-vis du continent africain a pu être orientée par un conflit sans limites avec son précédent associé Jacques Dupuydauby. Mais l’entrée dans la lumière qui en a résulté pour un patron jusque là réputé très discret n’a pas été sans coût. Reste à savoir si l’homme d’affaire en aura retenu les leçons.

Le groupe Bolloré

Fondé en 1822, le groupe papetier Bolloré développe et diversifie ses activités dans de nombreux secteurs à partir des années 1980, pour figurer aujourd’hui parmi les 500 plus grandes compagnies mondiales. Le chiffre d’affaire de Bolloré a augmenté de 17% en 2010 pour atteindre 1,923 milliard d’euros, selon AOF.

La division africaine du groupe se revendique leader du transport et de la logistique sur le continent. La principale activité africaine de Bolloré porte sur la manutention portuaire, développée par une dynamique de privatisation. Bolloré s’implique également dans les chemins de fer, le transport routier, les télécommunications, les mines, les plantations, et de nombreux autres secteurs.

Entre l’ombre et la lumière, la stratégie de « diplomatie d’influence » du groupe Bolloré s’avère équivoque. A l’occasion de la crise ivoirienne, le journal gratuit du conglomérat, Direct Matin, s’est risqué à un timide soutien de Laurent Gbagbo, à rebours d’une évolution stratégique vers plus de discrétion ces trois dernières années. Après une étude du cas ivoirien, Afrik.com vous propose ici un retour plus large sur la stratégie médiatique du plus africain des grands patrons français.

Guerre médiatique

Interrogé par le Financial Times en 2007, Vincent Bolloré reconnaît volontiers que « normalement, les groupes qui s’engagent dans les médias cherchent à gagner de l’influence ». Toutefois « nous, nous ne sommes liés ni avec l’Etat français, ni avec des Etats étrangers », prétend-il alors avec aplomb. La presse est même un secteur d’avenir où il est temps d’investir, assure-t-il malgré les sévères difficultés du secteur. Interrogé par Nicolas Cori et Muriel Gremillet dans un livre-enquête[[Vincent Bolloré : ange ou démon ?, Hugo doc, 2008.]], un représentant du milieu des affaires y voit également une raison un peu plus triviale : « [Q]uand comme [Vincent Bolloré] on a piqué autant d’argent à autant de gens, les médias fournissent un bouclier efficace ».

Des ennemis, Bolloré n’en manque pas. Pour Antoine Glaser, journaliste[Rédacteur en chef de La Lettre du continent jusqu’en septembre dernier, il est l’auteur en 2008 de [Sarko en Afrique, Plon, 2008, en collaboration avec Stephen Smith.]], c’est même là l’explication d’une soudaine promotion en faveur de dirigeants africains (voir le précédent article) : « Une guerre médiatique a en fait été lancée contre Bolloré par la société Progosa, dirigée par Jacques Dupuydauby, avec pour enjeu le contrôle des ports africains ». Autrefois « faux-nez » de Bolloré par différents montages financiers, Dupuydauby lui permettait de contourner l’interdiction togolaise de gérer un port du fait du conflit d’intérêt avec ses métiers d’armateur et de manutentionnaire, comme le résument Nicolas Cori et Muriel Gremillet dans leur ouvrage. Mais en cherchant à doubler Bolloré une fois la loi annulée, Dupuydauby entre en conflit avec son associé informel.

« Progosa s’est lancé alors dans un déballage incroyable, raconte Antoine Glaser. La société a balancé les documents les plus confidentiels, dans une campagne de presse d’une grande violence ». Vincent Bolloré réagit dans Le Gri-gri international (cité par La Lettre du continent en mai 2007) : face à cette « très mauvais presse », il déclare avoir demandé à Havas de « commencer à regarder ça ». Contrôlé par l’homme d’affaire, le groupe Havas est présent dans la publicité et notamment l’achat d’espaces dans les médias. Le message se veut donc clair : la contre-offensive est lancée, et les méthodes ne seront pas toujours propres. Au Togo, Le Combat du peuple révèle par exemple en mai 2007 le passé judiciaire du directeur juridique de Progosa, qui contrôle alors le port de Lomé. Un « tuyau » probablement transmis par le groupe Bolloré, comme l’a montré une enquête de France 3 diffusée deux ans plus tard.

« Des rumeurs ont même affirmé que Bolloré était entré dans le capital de Jeune Afrique, une information difficile à confirmer », se souvient Glaser. La Lettre du continent évoque par contre de façon précise, en juin 2007, comment les rédacteurs en chef de six grands médias camerounais (CRTV, STV, Le Messager, La Nouvelle expression, Mutation, Cameroon Tribune et Ici les gens du Cameroun) se sont vu offrir un voyage de presse en France tous frais payés, plus quelques 150 euros de per diem journaliers. Enfin, à défaut d’investir dans la chaîne panafricaine 3A Télésud, Vincent Bolloré ne s’est bien sûr pas privé de mobiliser ses médias en France pour reprendre en main sa communication auprès des chefs d’Etat.

Un changement en trompe-l’œil

Aujourd’hui, pour Antoine Glaser, « la guerre n’est plus aussi vive car Bolloré l’a emporté ; il a obtenu les ports de Pointe-Noire (Congo), Abidjan (Côte d’Ivoire), Lomé (Togo) et Cotonou (Bénin)[Il pourrait même bientôt emporter la gestion du port de Conakry (Guinée), selon des sources anonymes de l’AFP, une rumeur démentie le 10 février par le concessionnaire actuel Getma, filiale du groupe NCT Necotrans.]] ». Une page serait donc tournée. En avril 2009, le départ de l’ex-ministre à la Coopération Michel Roussin de la vice-présidence du groupe Bolloré fut même presque ouvertement présenté comme le début d’une ère de pureté retrouvée. Dominique Lafont, directeur général de Bolloré Africa Logistics (BAL), n’hésitait pas à le désigner en off au [Monde diplomatique comme un symbole trop voyant de la Françafrique. Un voyage de presse, raconté par Jeune Afrique, est même organisé par BAL au Kenya, au Cameroun et au Congo sur le thème de la transparence. Une façon de contre-attaquer, trois mois après une enquête très critique de France Inter sur les pratiques d’une filiale camerounaise du groupe[Le journaliste Benoît Collombat et l’ancien directeur de la publication de France Inter Jean-Paul Cluzel ont été condamnés en mai 2010 à un euro de dommages et intérêts pour diffamation à l’encontre de Vincent Bolloré. Le jugement a été [critiqué par l’association Survie.]].

Hélas pour le groupe Bolloré, les événements récents remettent de nouveau en cause les pratiques du conglomérat. Quasi inconnu du grand public pendant de nombreuses années, Vincent Bolloré aura probablement commis sa plus grosse erreur en voulant entrer dans la lumière. Le prêt d’un yacht à Nicolas Sarkozy après sa victoire aux élections présidentielles et la création d’un groupe médiatique n’auront fait que créer de l’intérêt chez les journalistes pour celui qui fut longtemps l’un des plus secrets patrons français.

A lire aussi

 Vincent Bolloré et Laurent Gbagbo : Je t’aime, moi non plus

Photo : des dizaines d’exemplaires de Direct Matin répandus sur le sol du métro parisien (RG1033/Flickr – Creative Commons)