Port de Lomé: Bolloré manœuvre en eaux profondes

La guerre qui oppose, depuis plusieurs années, le groupe français Bolloré à l’espagnol Progasa pour le contrôle du port autonome de Lomé, au Togo, a tourné, fin mai, à l’avantage du premier. Progosa, accusé de fraudes fiscales par les autorités togolaises a été évincé de la gestion des activités manutentionnaires du port. Jacques Dupuydaudy, le patron de cette compagnie, qui, depuis, s’est replié en Espagne, nie toutes ces accusations et promet de se battre jusqu’au bout. Selon les observateurs, il serait victime d’une manœuvre politique à l’approche de la présidentielle togolaise prévue pour début 2010.

Vincent Bolloré reprend pied au Togo. Le groupe espagnol Progosa, son concurrent de toujours, a été évincé, fin mai, des activités de manutention dont il avait le contrôle, depuis 2001, au port autonome de Lomé.

Le patron de Progasa, Jacques Dupuybaudy, qui était dans le collimateur des services fiscaux togolais depuis plusieurs mois, serait sous le coup d’un redressement d’un peu plus d’un milliard de francs CFA. Robert Bakaï, le procureur de la république du Togo, affirme qu’il est soupçonné « de fraudes massives et de détournements de fonds ». Conséquence : ses comptes ont été saisis et ses sociétés SE2M et SE3M qui avaient la mainmise sur une bonne partie du port autonome de Lomé ont été placées sous le contrôle d’un administrateur provisoire. Ce dernier serait le représentant du groupe Bolloré au Togo.

« Il y a dix jours, j’étais encore tout beau »

Pourtant, entre le pouvoir togolais et Jacques Dupuydauby, proche des anciens présidents togolais Gnassingbé Eyadéma et français Jacques Chirac, c’était le grand amour. « J’étais encore tout beau il y a dix jours. Et très intime avec Faure Gnassingbé depuis dix ans », a indiqué à l’AFP l’homme d’affaire franco-espagnol. Pour lui, cette rupture brutale n’est rien d’autre que le fruit d’une « machination » orchestrée par le juriste français, faiseur de Constitution au Togo, Charles Debbasch.

Désormais persona non grata à Lomé, le patron de Progosa a établi son quartier à Séville, en Espagne, où est basée le siège de sa compagnie. Le site officiel du Togo, Republicoftogo écrivait le 30 mai que l’homme d’affaire aurait précipitamment quitté le Togo, mardi 26 mai. Le procureur Robert Bakaï ajoute que M. Dupuydauby a fui « au moment où la machine judiciaire allait se mettre en branle ». Mais dans une missive adressée au président togolais, Faure Gnassingbé dont l’AFP a repris des extraits, Jacques Dubuydauby dément cette accusation : « vous avez été témoin, écrit-t-il au chef de l’Etat, de la présence de mon avion au côté du vôtre, sur l’aéroport de Lomé (…) et plus tard sur l’aéroport de Ouagadougou puisque nous sommes partis pour la même destination à un quart d’heure d’intervalle afin d’y rencontrer la même personne ».

Jacques Dupuydauby affirme détenir « des documents très embêtants »

C’est du Burkina Faso, indique Jeune Afrique, que Jacques Dupuybaudy aurait effectivement rejoint l’Espagne. Il s’y serait rendu dans la matinée du 26 mai, pour rencontrer le président Blaise Campaoré. « Ce n’est qu’à la tombée de la nuit, écrit l’hebdomadaire panafricain, alors qu’il dînait avec l’un de ses conseillers – l’ancien Premier ministre nigérien Abdoulaye Souley –, qu’il a été informé de la perquisition à son domicile [de Lomé]. Se sentant menacé, il a quitté précipitamment le Burkina. Destination?: Séville, en Espagne. » Le franco-espagnol qui, selon les autorités togolaises, fait l’objet d’un mandat d’arrêt international, affirme s’être mis à la disposition de la justice espagnole et d’Interpol. « Mais, ajoute-t-il, personne n’était informé de rien ». Désormais viré du Togo, le patron de Progosa se dit déterminé à reprendre ses affaires même si cela semble quasi-impossible. Jacques Dupuydauby qui a indiqué à l’AFP qu’il attend des «émissaires » du gouvernement togolais en Espagne, affirme détenir des « documents très embêtants ».

Cette affaire, selon les observateurs avertis de la politique togolaise, aurait un lien avec la prochaine élection présidentielle prévue pour début 2010. L’éviction de Progasa du port autonome serait avant tout une décision politique. Il s’agirait pour la présidence togolaise, à l’approche de l’échéance de l’année prochaine, d’obtenir le soutien de l’Elysée en permettant à Vincent Bolloré, grand ami du président Nicolas Sarkozy, de reprendre le contrôle du port autonome de Lomé.

Dans son édition du 6 février 2008, le satirique français, le Canard enchaîné rapportait que Nicolas Sarkozy, lors d’un échange en marge du sommet Europe-Afrique de Lisbonne en 2007, avait indiqué à son homologue togolais au sujet de la concession du port autonome de Lomé : « Bolloré est sur les rangs. Quand on est ami de la France, il faut penser aux entreprises françaises. » Le message serait-il passé ? Visiblement.