Valérie Louri : un sang neuf pour le Bèlè de Martinique

Valérie Louri redonne du sang neuf au Bèlè, cette musique traditionnelle de Martinique, à base de tambours, faite pour accompagner diverses danses. Son premier album, Baylanmen (Hibiscus, 2006), fut un grand succès. Elle prépare son deuxième album, Famm Lanmou, à paraître en 2009. Rencontre avec une jeune femme toute simple, presque étonnée de son talent.

Née il y a plusieurs siècles et directement venu d’Afrique, le Bèlè a toujours été étouffé, quasiment absent des radios et télévisions jusque récemment. Depuis le début des années 2000, notamment sous l’impulsion de l’IFAS (Institut de Formation aux Arts du Spectacle) de Martinique, de jeunes artistes redécouvrent et se réapproprient cette tradition. Valérie Louri, fait partie de cette nouvelle génération. Rencontre avec une jeune femme toute simple, presque étonnée de son talent.

Afrik.com : Vous tirez votre inspiration de la musique Bélé de Martinique…

Valérie Louri :
Oui, j’ai voulu que ça soit vraiment ma marque de fabrique, au début. Avec l’album Baylanmen, qui a été réalisé par Marc Elmira, on en a beaucoup discuté, parce qu’il savait que j’avais été très séduite par le monde bèlè, mais on s’est dit que l’album devait être caribéen, avec l’empreinte de la Martinique. C’est vrai que sur scène je mets principalement en avant le tambour bèlè, parce que pour moi c’est une manière d’être originale, en tant qu’Antillaise, et d’aller le plus loin possible, de susciter l’intérêt.

Afrik.com : Ce tambour bèlè, vous en jouez vous-même sur scène? _ Valérie Louri : Oui. C’est un tambour qui se joue couché. Les Africains sont assis sur une chaise et le tambour est droit, mais nous on est couché sur le corps du tambour, avec un pied nu pour pouvoir jouer avec les graves et les aigus: on appuie sur la peau du tambour tout en jouant. J’ai appris la technique de ce tambour lors de ma formation à l’IFAS, l’Institut de formation aux arts du spectacle, en Martinique. C’était une formation sanctionnée par le diplôme d’études musicales, et j’avais choisi le tambour bèlè.

Afrik.com : Quelle est votre histoire avec le chant bèlè? Vous avez grandi à la campagne, et vous l’entendiez enfant?…

Valérie Louri :
Non, non, pas du tout! En fait c’est en partant à New York, faire de la danse deux ans, que j’ai pris conscience de ma lacune culturelle : j’avais des collègues qui venaient d’autres pays de la Caraïbe, comme Trinidad, qui me parlaient de leur culture, et moi j’étais incapable de partager quoi que ce soit. Je me suis dit “bon là, il y a un petit souci”. Mais c’est resté dans un coin de ma tête, et en revenant de New York, j’entends parler de cette formation musicale en Martinique, qui met l’accent sur les musiques et danses traditionnelles, et j’ai dit “banco, j’y vais”. Et quand j’ai découvert ça, ça a été vraiment un coup de foudre.

Afrik.com : Vous voulez dire que vous avez découvert la musique bèlè après être partie à New York?

Valérie Louri :
Et oui! C’est fou ça!

Afrik.com : Ce qui veut dire qu’elle était totalement absente du paysage musical martiniquais: elle ne passait pas à la radio, à la télé, elle n’était pas chantée dans les mariages…?

Valérie Louri :
Exactement! C’est seulement depuis cette formation à l’IFAS, on a été tout un groupe de jeunes, à parler de cette musique, à la mettre en avant, et ça a fait un effet boule de neige. Et maintenant tout le monde essaye de faire un travail à partir du bèlè!

Afrik.com : En effet, les Maîtres du Bèlè sont venus à Paris il y a un an ou deux…

Valérie Louri :
Oui, et c’est là que je vois toute la force et la puissance des jeunes. Parce que tout ça était une musique mise à l’écart, on parlait de musique “vyé nèg” entre guillemets, et quand ils ont vu que la jeunesse voulait se réapproprier cette richesse, et bien maintenant, depuis 2002-2003, on a le bèlè en veux-tu en voilà, partout!

Afrik.com : Ces vieux messieurs ont dû être ravis de voir que tous ces jeunes s’intéressaient à leur art?

Valérie Louri :
Dieu merci ils ont été très ouverts. Parce qu’avant, ils gardaient tout pour eux. Mais quand ils ont vu que des jeunes étaient vraiment intéressés, ils ont vraiment encouragé Etienne Jean-Baptiste, qui était le directeur de l’IFAS, dans cette démarche. Donc ils venaient, il y avait des échanges, on a pu aller à des soirées Bèlè, qui commencent avec des chants d’enfants, ensuite les chants danmyé, ce sont des danses de combat, comme la capoeira, deux personnes qui s’affrontent au rythme du tambour, et ensuite avec les danses pour adultes, la soirée Bélè commence vraiment. Et il y a différents types de Bèlè: le Bèlè courant, le Bèlè pitché, piqué en créole, le Bèlè à deux temps, à trois temps, etc.

Afrik.com : Ca vient d’où le mot Bèlè?

Valérie Louri :
Ca viendrait d’un dialecte Ewe d’Afrique, et ça voudrait dire “l’art de soigner”. Parce que les rassemblements Bèlè étaient interdits par les colons, donc les esclaves se retrouvaient en campagne, pour évacuer tout le stress de la semaine, du travail, avec ces danses.

Afrik.com : Vous, vous découvrez ça, et c’est un coup de foudre !

Valérie Louri :
Oui, et puis une fierté, parce qu’en Martinique, je ne connaissais que le gwoka (musique traditionnelle de Guadeloupe, sur des tambours, ndlr). Même en Martinique, les gens jouaient du gwoka.

Afrik.com : Mais pourquoi le gwoka était-il joué en Martinique, et pas le Bèlè?

Valérie Louri :
Parce qu’il avait été interdit, et puis le gwoka est un peu plus facile à jouer. Parce que le tanbouyé (joueur de tambour) Bèlè, il doit jouer pour deux ou trois personnes: quand il joue tu as l’impression qu’il y a deux ou trois personnes qui jouent avec lui, alors avec qu’avec le gwoka, ce sont plusieurs personnes qui jouent en même temps.

Afrik.com : Donc vous partez danser quelques années à New York, et au retour, avec la découverte du Bèlè, vous avez eu envie de chanter? _ Valérie Louri : Oui, et j’ai été encouragée dans cette voie par un collègue de l’IFAS, qui est aujourd’hui mon compagnon, qui m’a entendue fredonner dans les couloirs et qui m’a dit de persévérer. J’ai suivi son conseil…

Afrik.com : C’est ensuite que vous intégrez le groupe Bélya?

Valérie Louri :
Oui, après l’IFAS je suis devenue soliste de ce groupe, qui faisait un travail expérimental à partir du Bèlè – Bélya est le nom d’une danse de Bèlè. On a un peu voyagé, on est venus à Paris, on a fait quelques festivals, au fur et à mesure on a pris de l’ampleur, de la force, et je les ai laissés pour partir à Paris en octobre 2003.

Afrik.com : Vous avez été révélée lors d’un hommage à Edith Lefel, en 2003…

Valérie Louri :
Oui, c’était au Chant des Sirènes – concept créé par Eric Virgal, qui est un rendez-vous annuel de chanteuses. C’est là qu’on me découvre sans le groupe Bélya, en solo. J’ai présenté une reprise et une de mes compositions avec le groupe Bélya. C’est là qu’on me découvre sous un autre jour et que le producteur Jean-Michel Mauriello, des disques Hibiscus, décide de me signer. L’album est sorti en 2006, il a été composé par Marc Elmira, un compositeur très connu et très respecté.

Afrik.com : Dans votre prochain album, Famm Lanmou, c’est vous l’auteur-compositeur, avec Valéry Denise. De quoi parleront les chansons?

Valérie Louri :
Dans une chanson, je dénonce la société de consommation, surtout dans son fonctionnement antillais – mais c’est général: les gens veulent consommer à outrance. Une autre chanson parle du fait de vouloir vivre pour les autres et pas pour soi, de l’importance qu’on prête au regard des autres. Une autre parle de la mort: il faut continuer à vivre malgré l’absence de l’autre. Et puis il y a aussi des chansons avec des thèmes plus légers, comme l’amour…

Afrik.com : D’où le titre de l’album?

Valérie Louri :
En fait avec ce titre j’ai voulu faire un hommage à la femme. Parce que la société antillaise est une société très matriarcale: le père est souvent absent, il sert juste de géniteur. Les femmes sont fortes, et la femme antillaise est particulièrement forte: c’est elle qui dirige la famille, tout le monde s’appuie sur elle. Quand elle tombe, elle renaît de ses cendres, et ses pleurs lui servent d’aliment pour continuer.

Afrik.com : En vivant à Paris vous n’avez pas l’impression de vous couper de votre source d’inspiration?

Valérie Louri :
Grâce au ciel, j’ai pu retourner régulièrement en Martinique depuis ma venue ici, pour me ressourcer, m’imprégner un peu de tout ce qui se passe, regonfler ma bibliothèque en musique traditionnelle, pour pouvoir créer quelque chose à partir de ça.

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