Utopies et dystopies numériques


Lecture 30 min.
Mustapha Saha, autoportrait en Cybernaute
Mustapha Saha, autoportrait en Cybernaute

Dans les années quatre-vingt, l’essor d’Internet est porté par une vision utopique. Le réseau ne constitue pas seulement une innovation technologique. Il annonce une transformation profonde de la société, de la culture, de la manière d’habiter le monde. Cette période est marquée par un optimisme considérable. Le numérique est perçu comme un outil d’émancipation face aux pouvoirs politiques, économiques et médiatiques. Mustapha Saha a rédigé un essai dont voici un digest.

Manifeste culturel des temps numériques

Rien de plus universel et de plus singulier à la fois que la culture, cette substance de l’intelligence créative, qui donne un sens à l’existence, ce moteur d’échange et d’épanouissement intellectuel, qui fonde l’intérêt commun, cette mémoire incorruptible des savoirs et des connaissances, qui perpétue l’expérience humaine. Il n’est pas de société qui ait survécu aux puissances de la destruction sans résistance culturelle.

C’est la culture, et essentiellement la culture, qui, par son apport éternel au monde, a fait la grandeur de la France. Le génie de la langue française doit ses finesses syntaxiques, ses nuances lexicales, ses subtilités sémantiques à toutes les autres langues civilisationnelles qui l’ont irriguée. La France, qui avait si bien rendu au monde ce qu’elle devait au monde, gratifie toujours l’humanité de sa littérature classique. Pour les esprits chagrins, le rayonnement culturel français n’est plus ce qu’il était. Il n’en est rien. La France a seulement perdu le monopole des consécrations internationales. Désormais, la pluralité culturelle se propage et l’universel se partage. Et Paris, et toute la France, sont plus que jamais les vitrines éblouissantes des cultures du monde.

La culture se démocratise aux marges des institutions officieuses et officielles. Le droit à la culture se réalise enfin, par effraction technologique, dans les libres supports de la communication. Les technologies de pointe sont à la portée de chacun. Les réseaux mondiaux déroulent leur maillage à l’infini. La connexion du savoir-faire et du faire-savoir s’autonomise. Le vieux clivage entre culture d’élite et culture de masse est frappé d’obsolescence. Le marketing politique et commercial a beau multiplier les récupérations publicitaires, il n’attrape que la queue de la comète.

La création contemporaine n’a plus besoin de reconnaissance académique pour sortir de l’ombre. Le centre se décentre. Les élites se délitent. L’effervescence créative explose aux périphéries, dans les banlieues lointaines et les cités délaissées. Les avant-gardes d’aujourd’hui hantent les palissades des friches industrielles et les murailles des chemins de fer. Les nouvelles expressions urbaines débordent les cadres conventionnels et les régénèrent. Les œuvres innovantes germent et se fécondent dans les caves obscures, et se fraient des cheminements parallèles dans le village planétaire. Le proche et le lointain, le notoire et le clandestin se rejoignent en temps réel sur la toile universelle.

À l’heure de la mondialisation définitive, où les économies mondiales se tricotent et se détricotent au gré des spéculations boursières, la culture demeure la seule valeur sûre. Les temps de la culture officielle sont révolus. La culture se renouvelle et se fertilise dans le brassage, dans le mélange, dans l’inéluctable métissage. Il n’est d’universalisme en devenir que cosmopolite. La culture incarne désormais les contre-pouvoirs sans tutelle et sans frontières. Le grand art descend partout dans la rue, sans coupe-file et sans préavis. Les révolutions futures seront culturelles ou ne seront pas. Un autre texte révèle mon optimisme de l’époque.

Ce nouveau monde en germination dans le terreau du malheur

À cette époque de violente transition historique, les prophètes de l’apocalypse dramatisent les fumées noires de la société pyramidale en calcination. L’indigence philosophique des discoureurs médiatiques fait de la prédiction du malheur son fonds de commerce. Les intellectuels oublient leur vocation première, la transgression des lignes interdites, la démystification des messes dites, la prospection des perspectives inédites. L’intellectuel est insoumis ou n’est pas. Dans cette inconsistance tragique, le populisme sème allègrement les cendres des totalitarismes révolus. L’énarchie dirigeante tisse désespérément des modélisations dérisoires sans d’autre prégnance sur les réalités sociales que l’aggravation des dysfonctionnements bureaucratiques. Le chaos des transformations imprévisibles, le désordre des mutations invisibles, le cataclysme des ordres établis, qui déstructurent, de fond en comble, les schémas vermoulus de gouvernance, sont, avant tout, symptomatiques des possibles insoupçonnables, auto-réalisables sans programmations téléguidées, dans une complexité irréductible aux schématisations oppressives des pouvoirs en sursis. La technocratisation triomphante des dernières décennies ne laisse dans ses décombres qu’une déculturation générale propice à tous les fanatismes. Les passions destructrices creusent leur lit dans le vide de la pensée. L’ère de l’insignifiance est frappée d’infécondité cognitive.

La politique, comme système de sous-traitance des affaires publiques, corrupteur du bien commun, pollueur des relations sociales, déprédateur de l’égalité citoyenne, révèle son obsolescence. Le concept de pouvoir, qui présuppose, dans tous les cas, la subordination de l’humain à l’humain, la différenciation discriminatoire des attributs, la précellence vexatoire des statuts, est radicalement remis en cause, non seulement dans sa nature et sa substructure, mais dans son existence même de pouvoir pour le pouvoir, qui, loin d’être un agent de régulation sociale, n’est qu’une arme de contrôle et de surveillance, un véhicule de troubles nécessaires à sa raison sécuritaire. Le pouvoir, dépouillé de son principal nerf de la guerre, le monopole de l’information et le secret de l’intervention, ne peut plus créer l’événement. Il ne commande qu’un gouvernail sous coffrage. L’œil rivé sur ses dérives et ses déboires, il guette avec angoisse sa déroute et son naufrage. Le pouvoir politique ne survit aujourd’hui que par son art de la désinformation et son expertise de la manipulation.

L’irréversible mondialisation s’avère terriblement paradoxale. D’un côté, les capitaux se délocalisent, se volatilisent dans les paradis fiscaux, se détournent des émissions productives pour surfer sur les crises, court-circuitent les combinaisons de leurs propres décideurs. Les finances, mobiles de tous les mobiles, finalités de toutes les finalités, dévidées de leur substance socio-économique, déshumanisent la politique et robotisent les gouvernances. Les citadelles explosent. Les idéologies implosent. Les prépotences exécutives, gardiennes de l’ordre mécanique, se retrouvent sans boussole. Le pouvoir se technocratise, se dépersonnalise, se drape d’objectivité factice. Les guerres fragmentées, dans les vestiges des cartels désintégrés, prolifèrent comme des maladies virales, cumulent les crimes génocidaires sous prétexte d’erreurs conjecturales, résonnent comme une fuite en avant annonciatrice de la faillite générale.

D’un autre côté, les singularités culturelles se décloisonnent, se liaisonnent, s’additionnent dans des créations fusionnelles. Le désordre actuel réveille les semences endormies, révèle les prédispositions méconnues, épanouit les diversités ignorées. La globalisation débarrasse l’humanité du concept délétère d’identité et de la toxicité de ses retombées concrètes. L’enracinement, qui ne peut se réduire aux faveurs héréditaires, n’a de sens que comme ancrage dans le patrimoine commun de l’humanité. L’ostracisme dans l’autarcie relève du protectionnisme suicidaire. La diversité humaine est vitalement rhizomique, originellement multiple, en continuelles démultiplications cellulaires, variations modulaires, interversions polaires. L’interactivité créative germe dans les intersections existentielles pour éclore en frondaisons culturelles. La connectivité transversale matérialise, dans un espace-temps inaccessible aux restrictions administratives, les libertés d’expression, de création, de circulation des œuvres et des idées, infante sans cesse des brassages, des métissages, des hybridations insolites, réensemence des devenirs imprédictibles. La toile internétique abolit toutes les frontières. L’humanité reconquiert son nomadisme, sa mobilité physique et mentale. Des illuminations artistiques, des jonctions symboliques, des transfigurations sémiotiques naissent de rencontres aléatoires.

Le chaos n’est pas l’anéantissement. Le chaos est une dislocation des centralités stérilisantes des énergies vives, une reconfiguration organique des vigueurs productives, une transmutation alchimique, qui déploie l’immense champ des possibles. Ce chaos libérateur des déterminismes mortifères est une fractalisation nécessaire des organismes pétrifiés, une dilatation salutaire des mécanismes calcifiés, une mise à nu des pouvoirs liquéfiés, une remise à plat anamnestique de l’histoire humaine. Il dévoile le sens de la vie et l’essence de l’existence, les sources génératrices et les racines fécondatrices, les inspirations matricielles et les causes essentielles. Le chaos, aimanté par des attracteurs étrangers, réussit des équilibres instables, traversés par des symétries fascinantes, qui s’apparentent aux correspondances affinitaires. Le cœur, dans ses balancements entre systoles et diastoles, échappe à toute détermination quantifiable de ses états intermédiaires. Le principe d’incertitude, au lieu d’être appréhendé comme vecteur d’angoisse, devrait être reconnu comme propulseur d’énergie nouvelle. La magie de la vie n’est-elle pas dans sa perpétuelle oscillation chaotique entre attracteurs étrangers ? De même la nature puise dans ses ressources entropiques les remèdes aux ravages des technosciences, de même la société humaine, quand elle semble courir à sa perte, retrouve dans sa mémoire première l’antidote à sa dégénérescence. La pluralité bourgeonne d’embranchements infinis quand elle s’émancipe de son moule paradigmatique.

Le nouveau monde en germination exige des problématisations imaginatives, des conceptualisations inventives, des théorisations évolutives, une approche holistique, une vision syncrétique, une perception dynamique des complexités vivifiantes. Les technologies nouvelles accélèrent vertigineusement le temps des métamorphoses. La planète est d’ores et déjà, dans ses urbanités et ses ruralités, un gigantesque laboratoire, où d’innombrables expériences autogérées s’impulsent, où des initiatives insensées se propulsent, sans autorisations préalables, réalisent l’inimaginable, s’impriment dans des pratiques improbables, prospèrent et prolifèrent quand leur exemplarité les confirme. Le déclin de l’universalisme univoque, de l’humanisme équivoque, de la réification consumériste, s’accompagne d’une émancipation sans frontières. La renaissance de l’urbanisme écologique, de l’agriculture biologique, des médecines traditionnelles, des sagesses anciennes, des cultures ancestrales, des langues régionales, si longtemps dénigrées par l’hygiénisme colonial, dessine des territoires libérés de la tyrannie financière, des trajectoires recentrées sur la nature nourricière, des combinatoires inexplorées du devenir humain. Le monde, vécu de l’intérieur, s’euphorise qualitativement, s’allège de son image-miroir babylonienne. La société transversale, connective, interactive, fédérative, retrouve la diversité égalitaire des organisations tribales. Ces technologies miraculeuses favorisent partout l’effervescence artistique, la curiosité philosophique, la redécouverte poétique de la vie. La société planétaire se développe comme une société multiple en interaction, une interpénétration d’alternatives en continuelle synergie prospective, adaptative aux variations situationnelles. Les solutions imaginatives s’expérimentent simultanément sur le terrain, s’émulent et se stimulent, s’intensifient et se diversifient ou s’atténuent et s’exténuent selon leur pertinence cognitive et leur efficience pratique. Cette constante dynamique est naturellement abrogative des pouvoirs statiques, des filtrages bureaucratiques, des calibrages technocratiques. Fulminent les énarques dans leurs tours d’ivoire, le monde en devenir germine avec de nouveaux savoirs.

Les utopies numériques

J’ai vécu, à cette occasion, un enthousiasme comparable à Mai 68. Je me disais : si nous avions disposé des moyens algorithmiques, notre révolution culturelle, ludique, aurait profondément transformé le monde. Internet modifie structurellement le rapport au savoir.

Les connaissances ne sont plus enfermées dans les bibliothèques, les musées, les cabinets des savants et des collectionneurs. Elles ne sont plus réservées aux élites. Elles deviennent mobiles, interconnectées, accessibles en permanence. La culture ne peut plus être réifiée, chosifiée, réduite à une marchandise. De nouvelles pratiques émergent. Ouvrir des pistes inédites, séparer le grain de l’ivraie, explorer l’insoupçonnable, ouvrir grandes les vannes de l’imaginaire, associer la créativité à l’interactivité, acquérir une véritable autogestion intellectuelle, concrétiser enfin l’intérêt général et le bien commun. À partir de l’an 2000, la révolution numérique change de nature. La Silicon Valley devient un centre de gravité hégémonique. Ses tentacules embrassent progressivement toutes les sphères scientifiques, technologiques, industrielles, spatiales, culturelles, communicationnelles. La politique s’obsolétise. La dynamique digitale s’accompagne d’une concentration hallucinante de pouvoirs.

De l’économie de l’information à l’économie de l’attention

Jusqu’aux années quatre-vingt-dix, le dispositif internétique reposait largement sur le partage, les publications directes et les diffusions spontanées. Se développe graduellement une économie de l’attention, de la captation. Les plateformes sophistiquent leurs techniques de recommandation, de notifications permanentes, de défilement perpétuel, leurs mécanismes psychologiques de persuasion, de dissuasion, de récompense. Les données personnelles deviennent la principale matière première. L’écosystème numérique prolonge la vie quotidienne pathogène. Les sollicitations urbaines façonnent la psychologie, les émotions, les comportements. La fragmentation, l’accélération, la densification entretiennent des tensions psychiques continuelles, favorisent les addictions à l’écran. Les plateformes intensifient les dépendances. L’individu ne circule plus seulement dans une ville saturée de signes ; il évolue dans un environnement cognitif où chaque seconde devient un espace concurrentiel. Les notifications, les recommandations, les vidéos, les capsules, les flux continus urbanisent l’attention. L’économie de l’attention colonise le cerveau, le binarise, le rentabilise. La psychopathologie de la stimulation permanente entraîne des hypervigilances, des fatigues cognitives, des difficultés de concentration, des confusions temporelles, des désorientations spatiales, des déstabilisations mentales. Le numérique tire profit des vulnérabilités qu’il suscite. Les excitations s’enchaînent sans fin. Les likes sont des gratifications. La psychologie comportementale s’instrumentalise. L’attente se capitalise. Les algorithmes sélectionnent le temps investi, les réactions émotionnelles, les probabilités d’implication. L’économie de l’attention empêche les décrochages : le flux continu, l’infinite scroll, la lecture automatique, les notifications différées, les rappels personnalisés, la peur de manquer une information. Ces procédés débouchent sur une captivité volontaire. Le coût psychologique de la déconnexion s’avère supérieur à la dépense mentale de la connexion. La compensation symbolique devient neuropsychologique. L’interaction favorable active les circuits dopaminergiques. Les plateformes optimisent davantage l’expectative que la satisfaction. Les espaces internétiques fonctionnent comme des mégapoles cognitives. Les flux continus attirent le regard comme des enseignes lumineuses. Chaque notification agit comme un klaxonnement. Chaque influenceur occupe un carrefour de visibilité. Chaque publicité détourne les trajectoires. Le cerveau devient une ville saturée de circulations. L’économie de l’attention est une gouvernance psychique. Le pouvoir numérique oriente les désirs, organise les émotions, module les attitudes, prédit les décisions. Il façonne des individus dont l’attention est continuellement disponible. Une dépendance douce faite de frustrations légères et de promesses fictives. Une érosion imperceptible de la personnalité sociale. Une pathologie compulsive. La marchandise est constituée par les données personnelles et par la disponibilité psychique elle-même. Les recherches, les interactions, les clics, les achats sont systématiquement enregistrés pour améliorer les algorithmes, personnaliser les publicités, prévoir les réactions, influencer les choix. Les grandes plateformes contrôlent les infrastructures numériques, les systèmes d’exploitation, les réseaux sociaux, les commerces électroniques, les clouds informatiques. S’instaure une véritable hégémonie culturelle. Les algorithmes décident du visible, de l’invisible, du populaire, du marginal. Les désinformations se crédibilisent. Les post-vérités brouillent les repères. Les réflexes conditionnés s’intériorisent.

Internet n’a pas eu lieu

Paris. Vendredi 16 juin 2023. La direction de Skyrock, propriétaire de Skyblog, annonce la fermeture de la plateforme, effective le 21 août suivant. Quelque dix-neuf millions de blogs sont alors encore en ligne. La toile se lacère. Le code 404, site inaccessible, s’affiche de plus en plus, comme un passage interdit, définitivement condamné. Le tiers des contenus s’élague d’une manière ou d’une autre. « Le visionnage de cette vidéo est susceptible d’entraîner un dépôt de cookies de la part de l’opérateur de la plate-forme vidéo vers laquelle vous serez dirigé. Compte tenu du refus du dépôt de cookies que vous avez exprimé, afin de respecter votre choix, nous avons bloqué la lecture de cette vidéo. Si vous souhaitez continuer et lire la vidéo, vous devez nous donner votre accord en cliquant sur le bouton « lire la vidéo ». Le langage robotique ne laisse aucune alternative. Skyblog, réseau social numérique créé en 2002, est particulièrement prisé par les jeunes. Pierre Bellanger, président-fondateur du groupe Skyrock, se justifie dans un texte faussement nostalgique, titré « Ici T libre ». Le tutoiement démagogique ponctue le message. S’apprécie la formule « intimité partagée ». Vie privée à l’encan. Le média mercantile s’affuble de vertus révolutionnaires. Tout se récupère. Tout se digère dans la société du spectacle. L’autosatisfaction fait office de légitimation.

« Toi. Toi et tous les autres. Vous avez été des millions dès le début des années 2000 à vous lancer dans la création d’un skyblog, à publier des textes, des photos. Vous étiez les pionniers d’un mode de communication et d’échange collectif qui allait changer nos sociétés. Vous avez inventé l’intimité partagée. Toute une génération créative, artistique, du son, de l’écrit, de l’image, a fait ses premiers pas sur les skyblogs. La génération skyblogs, c’est vous. La révolution skyblogs, c’est vous. Et derrière cette explosion de vécus et d’imaginations en réseau, il y a la fantastique équipe numérique de Skyrock qui a tout inventé. Nous avons vécu ensemble ces moments d’exception, si forts. Une liberté d’expression magique, qui n’existe plus. Ici T Libre. Comme sur Skyrock, cet état d’esprit, cette émancipation, cette force, c’est nous, c’est vous. Aujourd’hui, les skyblogs entrent dans l’Histoire ». Circulez, plus rien à voir. Internet ne vit pas. Internet ne meurt pas. Internet n’a jamais existé. Internet s’évapore dans le Big Data. Internet se cancelle. La tornade perpétuelle des signes l’emporte, le noie, le désintègre. Jean Baudrillard rit sur son nuage. Les blogueurs se leurrent. Des clics sans déclics. Des likes compulsifs. Des commentaires hors sujet. Fatras de fautes de grammaire, de syntaxe, d’orthographe. Illisibles. Les internautes n’écrivent pour personne. Ils s’hallucinent dans leur miroir. Ils se narcissisent. Ils ne se réfèrent à rien. Ils se naufragent dans leur imago. Le cybernanthrope se consomme lui-même. Internet avale tout. Il ne recrache rien. Il vide le réel de sa substance. Il lui plaque un code-barres.

La vague porteuse des blogs s’estompe, se dissipe. Elle aura permis l’émergence de quelques écrivains suffisamment tenaces et perspicaces pour se tourner vers l’édition. Écrire pour écrire n’est plus de mise. Les blogueurs se convertissent en marketeurs ou se sabordent. Les blogs survivants sont des plateformes d’affaires. Les combinards se rabattent sur YouTube pour trouver des prospects, des clients potentiels, lancer un business. Sur les grosses structures, le compte peut être supprimé du jour au lendemain. Nettoyage par le vide. Les jeunes présentement surfent sur TikTok, échangent sur Snapchat, scrollent sur Instagram. Leurs aînés bourlinguaient sur Skyblog, wizzaient sur MSN, s’éclataient sur Myspace. Skyblog est ringardisé par Facebook. MSN n’existe plus depuis vingt ans. Myspace, avec son lecteur de son intégré, permettait aux artistes boudés par les maisons de disque de se faire entendre. En 2019, Myspace perd 50 millions de morceaux de musique pendant une migration de serveur. Myspace est oublié. Mercredi 15 juin 2022, l’antique Internet Explorer se retire après une trentaine d’années de service. Il devient un terrain vague pour les hackers. L’internet d’usage direct est bien mort, exécuté par le vote de la Commission fédérale des télécommunications américaines, le 14 décembre 2017, contre sa neutralité. La neutralité du web empêchait les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) d’accorder un traitement préférentiel à certains contenus. Les start-ups sans grands moyens étaient protégées contre les grandes entreprises. Les start-ups, sans solides parrainages, papillonnent, tourbillonnent, vibrionnent avant de s’éteindre dans l’indifférence générale.

Je me méfie toujours des médias en ligne. J’ai vu mes chroniques s’effacer sans préavis. J’ai vu l’écriture, et toute la mémoire qu’elle charrie, s’engloutir dans le néant. Depuis l’adolescence, je conserve certaines coupures de journaux. Je les intercale dans mes écrits. Elles me sont bien utiles aujourd’hui quand la réflexion jette un coup d’œil dans le rétroviseur. Je me souviens du bug de l’an 2000. Dans les logiciels, les programmes, les bases de données, les procédures de tri internes, il manque les deux chiffres 19 correspondant au siècle. Les dysfonctionnements se multiplient. Les ordinateurs foudroyés par une date de péremption, une obsolescence irrémédiable. Apparaît le sigle Y2K, Y pour year, 2K pour 2000. Y2K désigne, par extension, le projet mondial de conversion des systèmes informatiques au passage de l’an 2000. Au tournant du siècle, le bug annoncé se vit comme un cataclysme. Des alerteurs, des Y2K speakers, haranguent les internautes comme des prophètes. Le gouvernement américain met en place une cellule de crise et une salle de commandement sous la direction du vice-président Al Gore. Un nouveau bug affectant Unix se signale pour 2038. Les systèmes d’exploitation multitâches Unix expriment les dates en utilisant le nombre de secondes écoulées depuis le 1er janvier 1970, une date zéro nommée Epoch. Or, le 19 janvier 2038 à 3 heures 14 minutes 7 secondes, le nombre de secondes écoulées dépasse les capacités de stockage sur quatre octets. Pour éviter le problème, il faut mobiliser un plus grand nombre de bits. Avec l’arrivée des systèmes 64 bits, il est possible dans le futur d’emmagasiner 250 milliards d’années.

D’après les prévisions scientifiques, notre Terre s’anéantira dans 4,5 milliards d’années, en même temps que le Soleil… Les compteurs continueront dans le vide, dans l’espace sidéral, pendant 245 milliards d’années. À la fin des années soixante-dix, je participe à plusieurs radios pirates. J’interviens successivement sur plusieurs fréquences. Expérience marquante, radio Tomate, fondée par le psycho-philosophe Félix Guattari. Une structure éphémère, créée en 1977 pour soutenir le mouvement autonome italien, disparue en 1981 sous le rouleau compresseur mitterrandien, le Centre d’initiative pour de nouveaux espaces de liberté, sert de rampe de lancement. Principes fondateurs, refus de toute publicité, transparence, réciprocité, diversité, liberté d’expression, d’échange, de partage. Ni maître ni contremaître. Transversalité toute. On dit ce que les médias institutionnels taisent. Tout se bricole, passionnément. La précarité se créativise. Les pratiques soixante-huitardes ressuscitent. Des commentateurs décryptent à chaud l’actualité. Comme à l’époque de l’Atelier populaire des Beaux-Arts, une assemblée quotidienne décide des thématiques, des problématiques, des analytiques. Entre sibyllin et cristallin, la parole vagabonde. L’arbre à palabre est animé par un Africain. L’émetteur, facilement repérable, connecté à l’antenne par téléphone, nomadise sur les toits. Quand la persécution s’intensifie, le studio se réfugie dans la cuisine de Félix Guattari, rue de Condé.

Avec l’avènement d’Internet en Amérique, Félix Guattari s’enthousiasme pour la révolution numérique. Il voit la digitalisation comme une articulation des techniques éclatées de la communication. Il prédit « une ère post-médiatique, une réappropriation individuelle et collective, interactive, des machines d’information, de communication, d’intelligence, d’art et de culture ». Il ne s’inquiète nullement des dérives algorithmiques. « Le pouvoir grandissant de l’ingénierie logicielle ne débouche pas nécessairement sur celui de Big Brother. Il est beaucoup plus fissuré qu’il n’y paraît. Il peut exploser comme un pare-brise sous l’impact de pratiques moléculaires alternatives ». Nous découvrons à retardement La Galaxie Gutenberg de Marshall McLuhan dans sa traduction française, éditions du Seuil, 1968. L’ouvrage original, The Gutenberg Galaxy, The Making of Typographic Man, est édité par l’University of Toronto Press en 1962. L’être typographique cède la place à l’être numérique. Le passage de la galaxie Gutenberg à la galaxie Marconi, de l’imprimé à l’informatisé, marque le retour en force de l’oralité. Le monde devient un village global où chacun peut communiquer en temps réel avec n’importe quel autre individu à travers la planète. Félix Guattari est un homme d’oralité. Il révèle ses dons d’improvisation dans les psychodrames. La libre expression sur la toile s’accueille avec optimisme. Je publie, de mon côté, un texte intitulé Manifeste culturel des temps numériques. Internet s’avère avec le temps un instrument diabolique de surveillance et de censure. Les nouvelles technologies procurent des ailes à la folie. La désillusion succède à l’euphorie. La lucidité se façonne dans le désenchantement.

Internet s’ajoute à la nature et à la culture comme une sphère fuyante, une bulle miroitante, une baudruche flottante. Sur la toile, aucune différence entre le jour et la nuit. Pour Edmund Husserl, il y a le temps objectif, le temps du monde. Il s’utilise pour mesurer chronologiquement les événements. C’est le temps percepteur, transcendant. Il y a aussi le temps phénoménologique. Le temps immanent de la conscience. Le temps de la subjectivité échappe aux mesures. Il s’allonge ou se rétrécit selon le ressenti (Edmund Husserl, Leçons pour une phénoménologie de la conscience intime du temps, traduction française, Presses universitaires de France, 1996). Quand on pénètre dans le cyberspace, univers électronique insensible, on bascule dans la simulation. Internet est uniquement fait d’images. Des images interchangeables, modulables, modifiables, transmuables, métamorphosables, réversibles. L’interlocuteur internétique peut être un thaumaturge, un mage, un fakir, un sorcier, un devin, un incube, un démon, un fantôme, un ectoplasme. Des charlatans, des médicastres, des féticheurs, des morticoles camelotent des prédictions invraisemblables. Ils se font des adeptes enthousiastes. Internet est une manufacture d’inculture. Pour s’imprégner durablement d’une culture, il faut la prendre à bras le corps, s’y brancher par tous les sens. Internet est indolore, intactile, impalpable, insipide, inexistentiel. Internet est la négation de l’imaginaire. Le virtuel n’est pas l’imaginaire. Internet est le golem exterminateur en embuscade.

Mardi 4 juillet 2023. Le président évoque l’adoption de mesures spéciales pour bloquer l’accès aux réseaux sociaux. « Nous avons besoin d’avoir une réflexion sur l’usage des réseaux sociaux chez les plus jeunes, sur les interdictions que l’on doit mettre. Quand les choses s’emballent, il faut peut-être se mettre en situation de les réguler ou de les couper ». Le ministre de la Justice tonne : « Les internautes peuvent être identifiés par les forces de l’ordre, même sous pseudonymes ». La Constitution est foulée aux pieds par son gardien suprême. « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi ». « Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit ». (Article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et article 19 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948).

« Mais, ce qu’il faut sauvegarder avant tout, ce qui est le bien inestimable conquis par l’homme à travers tous les préjugés, toutes les souffrances et tous les combats, c’est cette idée qu’il n’y a pas de vérité sacrée, c’est-à-dire interdite à la pleine investigation de l’homme. C’est cette idée que ce qu’il y a de plus grand dans le monde, c’est la liberté souveraine de l’esprit. C’est cette idée qu’aucune puissance ou intérieure ou extérieure, aucun pouvoir et aucun dogme ne doit limiter le perpétuel effort et la perpétuelle recherche de la raison humaine. Cette idée que l’humanité dans l’univers est une grande commission d’enquête dont aucune intervention gouvernementale, aucune intrigue céleste ou terrestre ne doit jamais restreindre ou fausser les opérations. Cette idée que, jusque dans les adhésions que nous donnons, notre sens critique doit rester toujours en éveil et qu’une révolte secrète doit se mêler à toutes nos affirmations et à toutes nos pensées ». (Jean Jaurès, Discours à la Chambre des députés, janvier 1885). « Un des procédés classiques de la polémique bourgeoise, lorsqu’un mot a cessé de faire peur, c’est d’en susciter un autre. C’est le même tour avec le mot sabotage. Maintenant, c’est le sabotage partout. Il n’y a pas une seule violence commise inévitablement par la classe ouvrière qui ne soit affublée tragiquement du mot de sabotage » (Jean Jaurès, Violences des pauvres, violences des maîtres, discours au Congrès national socialiste, février 1912). Le mot émeute, à force de matraquage, est aujourd’hui le pire épouvantail.

Les multinationales de l’information et de la communication défient les puissances étatiques. Leurs valeurs boursières caracolent en tête des classements. Leur influence se mesure surtout à leur impact humain. Facebook se prévaut de deux milliards d’utilisateurs. Les données stockées, textes, photographies, vidéos, se comptent en milliards. Leur traitement universitaire relève de l’impossible. Folie typiquement capitaliste de l’accumulation. Numérisation systématique des livres. Les bibliothèques se dématérialisent. Google, recentré sur ses trois activités principales, Internet, YouTube, Gmail, génératrices de profits publicitaires colossaux, se ramifie, depuis 2015, dans un conglomérat de sociétés dénommé Alphabet. Deux cent mille salariés. Alphabet, matrice de toutes les langues, de tous les langages. La connaissance, dans toutes ses disciplines, se virtualise et se marchandise. Le livre papier, sa senteur, sa palpabilité, sa rémanence se délaissent. Le format Kindle, inventé par Amazon, vend l’illusion de la lecture. Ce qui se lit sur écran ne se retient pas. Les humains, greffés de smartphones, d’écouteurs, se déplacent comme des zombies. La métaversalisation se propage inexorablement. Les casques de réalité virtuelle, compatibles avec les iPhone et les smartphones multifonctions, s’achètent dans les grands magasins. Les humains basculent dans Matrix. Réalité augmentée. Intelligence artificielle. Robotisation. Un hologramme multicolore et stable est réalisé en 2011 au Japon avec des plasmons, excitations électroniques se difractant à la surface d’un film métallique, oscillations collectives d’un gaz d’électrons à des fréquences optiques. Les cybernautes, pris dans l’hallucination addictive, délirent. Les retombées toxiques sur la nature empirent.

Jeudi 22 juin 2023. La loi C-18, dite Loi sur les nouvelles en ligne, reçoit la sanction royale au Canada. Les nouvelles dispositions obligent les géants d’Internet à conclure des ententes de partage des revenus avec les médias locaux. Les sociétés d’information canadiennes recevraient, de ce fait, des indemnités annuelles d’environ 329,2 millions. Meta, maison mère de Facebook et d’Instagram, avertit : « La disponibilité des nouvelles sur Facebook et Instagram est terminée pour tous les utilisateurs au Canada ». La menace est mise à exécution à partir du 1er août 2023. Les contenus d’actualité ne sont plus diffusés au Canada. Des captures d’écran, montrant des comptes inaccessibles, circulent sur le web. Google décide également d’éjecter tous les médias canadiens pour se soustraire à une loi jugée inapplicable. Le journalisme canadien, à l’instar d’autres pays occidentaux, subit une crise structurelle. Selon des statistiques gouvernementales, 20 000 journalistes ont perdu leur emploi les quinze dernières années, 450 radios, télévisions, quotidiens, périodiques ont mis la clef sous la porte. Internet karchérise les filières traditionnelles d’information. La recherche en ligne, sans le support de Google, s’avère ardue. Les éditeurs auront plus de mal à atteindre leur public.

Internet, symbole de la technologie triomphante, est l’obsession des gouvernances policières. En 2020, cent neuf interdictions de navigation en ligne sont recensées en Inde. En 2019, le gouvernement iranien bloque totalement Internet. Impossible d’obtenir des informations sur les événements intérieurs. Les quatre-vingts millions d’Iraniens sont coupés du monde. Le contrôle de la population passe désormais par la mainmise sur Internet. Le régime islamique construit un réseau internétique indépendant du réseau mondial, sous contrôle direct des autorités. Les opérateurs investissent de plus en plus dans le filtrage. La cybercensure s’exerce tous azimuts. Les entraves se perfectionnent. L’Ouzbékistan crée des miroirs modifiés, des copies falsifiées de sites dissidents. Le simulacre baudrillardien s’incarne.

Reporters sans frontières
Reporters sans frontières

Reporters sans frontières recense de nombreux prédateurs numériques, publics et privés, les Yoddhas indiens de Narendra Modi, le Service fédéral russe de supervision des communications, des technologies de l’information et des médias de masse, les trolls mexicains, la Commission nationale vénézuélienne des communications, le Conseil suprême du cyberespace iranien, l’Administration chinoise du cyberespace, le Conseil suprême égyptien de régulation des médias, la Force 47 vietnamienne, les call center hubs philippins, les Brigades électroniques saoudiennes, Memento Labs en Suisse, Mollitiam Industries en Espagne, et d’autres encore. Les méthodes sont crapuleuses, sordides, infâmes. Attaques personnelles, insultes, chantages, diffamations, blocages de sites, suppressions de contenus, fausses informations, harcèlements. Le rêve hippie d’émancipation par la technologie appartient aux utopies défuntes. Innovations foudroyantes. Captations cognitives effrayantes. Internet, ultime mythe américain avant l’apocalypse.

Intelligence artificielle et conscience humaine

Le monde aborde l’ère de l’intelligence artificielle générative. Des sommes inimaginables sont investies dans la création de centres de données énergivores. La conscience humaine s’engloutit dans la dystopie totale. D’un côté, une puissance technologique sans précédent, de l’autre, un risque d’aliénation définitive du libre arbitre. Que devient l’être humain quand ses capacités cognitives, créatives, décisionnelles sont déléguées à la machine ? Jamais une telle question philosophique ne s’était présentée de manière aussi menaçante. Il s’agit bel et bien d’une rupture historique irrattrapable. L’intelligence artificielle générative ne se contente pas d’automatiser des tâches répétitives. Elle est d’ores et déjà capable de produire des textes, des images, des musiques, des recherches, des enseignements, des modélisations et certaines formes de raisonnement. La nouveauté n’est pas uniquement technologique. Elle est anthropologique. Elle bouleverse la définition même de l’être humain. L’humain se distingue jusqu’à présent par la fabrication du sens, l’invention des symboles, l’interprétation du monde, la transmission de la mémoire collective. L’intelligence artificielle générative accapare les spécificités humaines les unes après les autres. Si une machine peut produire un discours qui ressemble à une pensée, quelle place reste-t-il à la pensée humaine ? L’intelligence artificielle n’est pas une intelligence immatérielle flottant dans un nuage virtuel. Elle repose, en réalité, sur des centres de données géants, des serveurs spécialisés, des réseaux électriques considérables, des ressources minières — lithium, cobalt, cuivre, terres rares — et des infrastructures industrielles mondiales. Derrière chaque requête, il y a une chaîne matérielle : refroidissement des serveurs, calculs massifs, stockage des données, maintenance des infrastructures. Cette technologie accentue la crise écologique si sa croissance est illimitée. Si l’humain transfère sa mémoire aux moteurs de recherche, son orientation au système mondial de positionnement (GPS), ses choix aux algorithmes de recommandation, son écriture aux assistants numériques, ses jugements aux systèmes prédictifs, il perd la maîtrise de son propre être. L’humain continuera-t-il à penser par lui-même ? Le néolibéralisme veut contrôler les données, les infrastructures, les paradigmes, les moyens d’accès au savoir. Les technologies appliquées ne peuvent augmenter indéfiniment leur puissance pour des raisons énergétiques. Les ressources naturelles, dont elles sont avides, ne sont pas inépuisables. Mais leur spectre cataclysmique, à l’instar du danger atomique, est imprévisible. La puissance de calcul n’accroît pas la profondeur du sens. L’intelligence intrinsèque, le sentiment d’existence, la conscience réflexive, l’interrogation métaphysique et la sensibilité poétique n’appartiennent qu’à l’humain. L’intelligence intrinsèque ne se réduit pas à la capacité de résoudre des problèmes. Elle est intimement liée à la vie. Le sentiment d’existence ne dépend pas des logiciels. La conscience réflexive niche dans le miroir intérieur. L’interrogation métaphysique n’a point besoin de réponse algorithmique. Elle quête la réponse impossible. La sensibilité poétique dépasse la maîtrise du langage. L’amalgame entre intelligence humaine et intelligence artificielle relève de l’hallucination technocratique.

L’intelligence n’a pas d’éthique. Elle met le vrai et le faux, la création et la simulation, le naturel et le factice, l’original et la copie, la carte et le territoire sur le même plan. L’intelligence artificielle n’a aucune conscience. Elle ne distingue ni le vrai, ni le juste, ni le beau. Elle ne possède pas une expérience directe de la vie. Elle peut traiter des milliards de données sur la vie sans jamais avoir vécu quoi que ce soit. Ses facultés de calcul, d’analyse, d’adaptation, d’optimisation demeurent, quoi qu’il arrive, machinales. L’expérience vécue est le fondement de la conscience. Une intelligence artificielle, aussi puissante soit-elle, n’a pas de biographie. Elle ne naît pas. Elle ne grandit pas. Elle ne tombe pas malade. Elle ne vieillit pas. Elle ne pleure pas. Elle ne rit pas. Elle n’espère pas. Elle peut décrire ces états avec une grande précision, mais elle ne les éprouve pas. Elle n’a aucune expérience phénoménologique. Elle n’a aucune existence intérieure. Ses mots ne sont liés qu’à des probabilités statistiques. La mémoire humaine n’est pas informatique. La mémoire humaine est affective. L’intelligence peut retrouver un poème de Charles Baudelaire en une seconde. Elle ne peut être bouleversée par sa lecture. L’intelligence artificielle ne connaît ni le balbutiement de l’enfance, ni les tâtonnements de la jeunesse, ni les incertitudes de la vieillesse, ni les fragilités du corps, ni le passage du temps, ni la tristesse, ni l’allégresse.

Mustapha Saha
LIRE LA BIO
Mustapha Saha, sociologue, écrivain, artiste peintre, cofondateur du Mouvement du 22 Mars et figure nanterroise de Mai 68. Sociologue-conseiller au Palais de l’Elysée pendant la présidence de François Hollande. Livres récents : Haïm Zafrani Penseur de la diversité (éditions Hémisphères/éditions Maisonneuve & Larose, Paris), « Le Calligraphe des sables » (éditions Orion, Casablanca).
Newsletter Source préférée