Niger : tentative de coup d’État… Analyse de Guy Labertit


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Niger manifestants pro-putshistes

Non, ce n’est pas une tentative de coup d’État de plus en Afrique comme se contentent d’analyser ceux qui écrivent ou répètent comme s’il s’agissait d’une fatalité « Après le Mali, le Burkina Faso, le Niger … », analyse de Guy Labertit, Membre de la Fondation Jean Jaurès, spécialiste de l’Afrique. 

Ce qui fait la spécificité du Niger

Le Président Mahamadou Issooufou a respecté la Constitution de son pays, le Niger. Élu démocratiquement, en 2011, comme candidat du Parti nigérien pour la démocratie et le socialisme (PNDS), il s’est retiré, en 2021, à l’issue de ses deux mandats. Le Président Mohamed Bazoum, aujourd’hui pris en otage, lui-aussi candidat du PNDS, a été élu, en 2021, face à Mahamane Ousmane. D’autres chefs d’État, depuis l’avènement d’élections pluralistes de l’ouverture démocratique des années 1990, ont préféré ou préfèrent charcuter la Constitution de leur pays pour se maintenir au pouvoir. La liste est déjà longue et Faustin Archange Touadéra en est le dernier et actuel exemple (référendum constitutionnel très largement boycotté, ce 30 juillet) en République centrafricaine devenue protectorat de la Fédération de Russie avec sa succursale Wagner.

Deuxième spécificité, la question sécuritaire.

Le Niger est engagé, comme ses voisins du Sahel, depuis bientôt quinze ans, dans la lutte contre les groupes intégristes islamistes, d’abord Boko Haram qui a son sanctuaire au Nigeria, et l’État islamique au Grand Sahara (EI-GS) et le Groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans de Iyad Ag Ghali. A la différence du Mali et du Burkina Faso, ces forces ne se sont jamais implantées durablement sur le territoire nigérien. Les attaques qui affectent particulièrement la région de Tillabéri au Niger, qui tutoie la zone des trois frontières avec le Mali et le Burkina Faso, ont même baissé en intensité, même si le quotidien des villageois et la vie sont encore sévèrement affectées. Il est donc faux d’affirmer que la situation sécuritaire se détériore, ces dernières années, au Niger. La stratégie de diversification des partenariats militaires initiée par Mahamadou Issoufou et poursuivie par Mohamed Bazoum, tant dans l’équipement que dans la formation de l’armée nigérienne, n’y est pas pour rien.

Troisième spécificité.

Depuis douze ans, la gestion économique et sociale du pays se traduit par des progrès dans les domaines de la production agricole et de l’amélioration de l’environnement avec l’initiative 3N (les Nigériens nourrissent les Nigériens). Malgré une croissance démographique la plus élevée de l’Afrique de l’Ouest, la pauvreté a régressé de 8 à 10% dans les campagnes et les villes. En matière d’éducation et de santé, l’évolution positive a été freinée par la croissance indispensable des investissements sécuritaires, mais elle est réelle. L’accent a été mis et souvent réaffirmé par le Président Bazoum sur l’éducation des filles traditionnellement écartées de l’accès à l’école.

Alors pourquoi cette tentative de coup d’État?

Depuis l’indépendance, quatorze ans de parti unique ont été interrompus par l’irruption de l’armée omniprésente dans la vie politique du pays, de 1974 à 2010. Les militaires nigériens se sont toujours comportés en arbitre de la vie politique qui est une donnée universelle de tous les pays de la planète. Je sais combien Mahamadou Issoufou a vécu cette hantise du coup d’État militaire, pendant dix ans, et c’est la garde présidentielle qui a étouffé une ultime tentative, deux jours avant l’investiture de son successeur Mohamed Bazoum ! Sa nationalité nigérienne avait été mise en doute y compris par des militaires dont l’ancien chef d’État Salou Djibo qui a d’ailleurs apporté son soutien aux putschistes, dès le 31 juillet ! C’est au contraire un signe de la vitalité de la démocratie nigérienne de voir le pays conduit par un Arabe, communauté ultra minoritaire au Niger. Je le signale au passage à ces « africanistes » qui réduisent toujours la politique en Afrique aux batailles entre ethnies.

La retraite annoncée du général Tchiani

L’étincelle de cette tentative de coup a sans doute été l’annonce de la relève du général Tchiani de la tête de la garde présidentielle qu’il occupait depuis douze ans. Mais, dans la nuit du 26 au 27 juillet, la première photo des putschistes apparaît. Il n’y figure d’ailleurs pas, ce qui révèle que l’entreprise n’a pas été improvisée. On peut voir deux généraux qui n’ont rien à voir avec la garde présidentielle. D’abord, le général Mohamed Toumba, fils de Aboubacar Toumba, chef d’état-major d’Ali Seibou, président de la Transition au Niger, entre 1987 et 1992, marquée par la fin du parti unique. A la tête de forces très bien équipées à Ouallam, il avait, semble-t-il, sous sa tutelle un certain nombre de militaires français qui y stationnaient (on peut comprendre la fureur de Macron contre le responsable de la DGSE …). Le deuxième général Moussa Salaou Barmou, haut responsable des Forces spéciales, est un fils de Salaou Barmou qui était le secrétaire général de « la société du développement », créée sous la dictature du colonel et futur général Seyni Kountché (1974/1987, transformée en 1989 en parti unique, MNSD. Ils ont été à la bonne école des généraux putschistes des années 1970/1980, au temps où un certain Hama Amadou a été directeur de cabinet de Kountché. (on parle de dynasties politiques au Gabon, au Togo, mais il faut aussi parler de dynastie militaire au Niger et ailleurs). D’où cette incertitude et cette résistance tout au long de la journée du 26 juillet, où le général Tchiani, chef de la garde présidentielle, ne martelait que son désir d’être chef d’État dans une longue et vaine séance de négociations qui a précédé le basculement de l’armée, après 22 heures.

Quels soutiens ?

Des forces politiques nigériennes sont assez vite sorties du bois pour soutenir les preneurs d’otages (otages qui sont le Président lui-même et de nombreux ministres, ainsi que le président du PNDS). D’abord, le parti Moden Lumana de Hama Amadou, dès le 29 juillet, sous la forme d’un communiqué signé de son secrétaire général. Dès le 31 juillet, le général Salou Djibo, déjà nommé. Le 1er août, le dirigeant du MNSD Seyni Oumarou a fait allégeance. Promu Haut représentant du chef d’état sous Issoufou, président de l’Assemblée nationale sous Bazoum dans le cadre d’une alliance parlementaire, il a signé sa déclaration d’ancien président de l’Assemblée nationale en application de la dissolution des institutions décrétée par le CNSP. Ne manquait à l’appel de cette coalition anti-Pnds que l’éphémère président Mahamane Ousmane. Le 3 août, il a désapprouvé le recours à un coup d’État (il a lui-même été renversé, en janvier 1996, par le général Baré …) mais il a clairement soutenu les putschistes, obligés, selon lui, de mettre fin à douze ans de régime PNDS qui avait mis à bas le pays. On croit rêver quand on connait le parcours de cet homme d’État qui, à plus de 70 ans, cherche encore à se placer après sa défaite face à Bazoum, en 2021.

Un contexte très différent du Mali et du Burkina Faso

Cette tentative de coup d’État intervient dans un contexte historique et politique différent de ceux du Mali et du Burkina. Au Mali, depuis Modibo Keita, en 1960, des relations ont existé avec l’URSS et beaucoup de cadres civils et militaires ont été formés à Moscou. Ce n’est pas le cas de la Haute Volta devenue Burkina Faso, où la période Sankara a laissé des traces souverainistes peu compatibles avec de nouvelles tutelles. Quant aux généraux et officiers supérieurs nigériens, ils ne me semblent pas vraiment gagnés par une russophile galopante.

Les errements néocoloniaux de la politique de la France en Afrique sous la Vème République, sous la droite et la gauche, ont abouti, depuis quelque temps, à son rejet, en particulier au sein des jeunesses d’Afrique. La fédération de Russie peut en tirer avantage, aujourd’hui, comme elle le fait en Centrafrique où la situation du peuple centrafricain ne s’améliore visiblement pas et le pillage des diamants et de l’or continue de plus belle à travers la succursale Wagner.

Depuis des décennies, je n’ai cessé, dans mon engagement public et politique, de dénoncer ce que l’on nomme encore la Françafrique. Je rappellerai simplement mon opposition résolue contre l’action des Chirac et Sarkozy à l’encontre du Président de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo. Je comprends parfaitement ce rejet de la France, mais je sais aussi qu’il est porté au Niger de façon opportuniste par des militaires dont la tradition, depuis Kountché, s’est forgée sous le marteau de la France néocolonialiste. Quant aux forces politiques nigériennes qui les soutiennent, elle se sont toujours opposées à des avancées économiques et sociales réelles. Au niveau de ce pays, le retour des généraux est synonyme de régression.

Comment empêcher une régression au Niger ?

Le maintien de la junte nigérienne revêt un enjeu régional car il pose, en des termes nouveaux, l’issue de l’affrontement avec les groupes terroristes. Les négociations sont dans l’impasse. Depuis deux jours, la junte nigérienne ne veut plus discuter avec personne et durcit ses positions. La Communauté des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) en prend acte et n’a jamais exclu une intervention militaire en cas d’échec diplomatique. Cela marque une rupture avec sa stratégie face aux récents coups d’État qui ont ébranlé l’Afrique de l’Ouest. Le remède est-il pire que le mal ? En politique, il faut choisir, il faut trancher. Je serai tenté de dire qu’on ne prend jamais de bonnes décisions, mais qu’on prend les moins pires. Certains soulignent, avec un certain fatalisme, la montée de l’influence russe en Afrique. Ils semblent oublier qu’à la racine, après l’élimination, en 2011, par le monde occidental (États-Unis, Royaume Uni, France et OTAN) de Kadhafi, dont l’autoritarisme dictatorial allait de pair avec une répression du fanatisme religieux, ce sont des forces intégristes islamiques qui ont remis en cause l’intégrité des États sahéliens. Aujourd’hui, faute d’alternatives, on constate au Mali comme au Burkina Faso que certains cadres de ces forces terroristes sont relâchés ou que des salafistes n’hésitent pas à manifester leur soutien à de jeunes officiers, en attendant leur heure. La question de reprendre la main sur la menace intégriste est plus que jamais ouverte et se pose avec acuité. La réponse ressort du choix stratégique africain à l’échelle régionale.

Guy Labertit, 4 août 2023

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