Une nuit avec une malade qui souffrait d’insuffisance rénale

Hôpital du Sénégal
Un hôpital du Sénégal

Lundi 1er août 2022, il est exactement minuit moins huit minutes lorsqu’on toqua au portail. A pareille heure, la sonnerie est désactivée pour éviter que des badauds s’amusent à appuyer dessus et déranger en plein sommeil. Mais les chiens étaient là pour alerter qu’il y avait quelqu’un derrière l’entrée principale de la maison : «Tonton Diallo, mon père m’a envoyé vous demander s’il vous est possible de le conduire à l’hôpital avec son hôte qui est en train d’étouffer». Visiblement une urgence, immédiatement le sommeil se dissipait, car il fallait prendre la direction de l’hôpital.

Il s’agissait du voisin immédiat dont la maison se trouve à la droite de la mienne et qui est de surcroît l’imam de la mosquée du quartier, à Ngunith, dans la ville de Thiès (70 km de Dakar). Il m’a fallu quelque deux minutes pour me rhabiller, prendre mon portefeuille qui contient en même temps les pièces afférentes à la conduite automobile et sortir le véhicule du garage. En face de moi, une scène de panique. Toute la famille voisine est en effet dehors, devant le portail, autour d’une femme, torse nu, genoux et coudes au sol, en train de chercher la respiration. Une véritable tentative de survie.

«On y va !», ai-je lancé. «Ndiékhène (allons-y en pulaar)», rétorque le voisin, quinquagénaire, boubou trois pièces de couleur bleue foncée, avec un bonnet blanc bien vissé sur la tête. L’homme, qui a pris le soin de s’excuser «du dérangement», avait déjà pris la direction de la voiture, laissant derrière lui ses deux épouses, ses deux filles (environ 25 et 8 ans), ses garçons dont un d’environ 20 ans entre autres. Et bien sûr la malade. «Attendez un peu !», lance cette dernière qui luttait pour alimenter ses poumons en oxygène. Un vent légèrement frais, du fait d’un sol arrosé par les pluies de ces derniers jours, soufflait encore à la faveur de l’état de santé de la dame.

Le voisin fait demi-tour et me retrouve à côté des autres membres de sa famille. Le moteur de ma voiture est toujours en marche, lumières allumées, car je supposais qu’il fallait en toute urgence nous rendre au centre hospitalier le plus proche. «Je ne peux pas». «Bouger». «De grâce». «Laissez-moi encore». «Un peu de temps». La patiente venait ainsi de se débrouiller pour exprimer sa volonté, de façon très saccadée. Des mots placés entre deux respirations, très difficiles. L’homme sort alors son téléphone et passe un coup de fil. Il venait de contacter le frère de la malade, qui habite à quelque 5 km des lieux. Ce dernier promet de rappliquer dare-dare.

Dans sa posture au sol, la dame arrive peu à peu à retrouver un rythme plus rassurant de respiration, aidée pendant tout ce temps par la fille aînée du voisin, qui lui faisait du vent à l’aide d’un éventail. Les visages se décrispaient légèrement et les premiers mots sont lâchés. «Elle souffre d’une insuffisance rénale aigüe. Elle doit faire une dialyse deux fois dans la semaine. Elle ne mange quasiment rien, ne boit presque pas d’eau. Vous vous imaginez, même pas un demi-litre d’eau par jour. C’est ce qui lui a été recommandé», lance le voisin, qui entretemps, s’est mis en position accroupie, les fesses sur les talons.

Quelque 20 minutes s’étaient écoulées depuis que j’ai apprêté la voiture, l’homme passe un nouveau coup de fil pour joindre le frère de la malade qui commençait à mettre du temps pour nous rejoindre. Ce dernier répond qu’il est en route. C’est à ce moment précis que la malade donne le feu-vert qu’elle pouvait bouger. Aidée par les deux épouses du voisin, elle est embarquée, direction l’hôpital. Elle est admise aux urgences. Une radiographie thoracique faite après consultation, elle est alors internée. Les premières constantes vérifiées, elle est mise sous assistance respiratoire et reçoit en toute urgence une poche de sang. Il y allait de sa survie. S’en suivit une longue nuit d’attente, ponctuée de va-et-vient à la pharmacie de l’hôpital pour se procurer les médicaments prescrits sur ordonnance.

C’est seulement au petit matin que le voisin me libère : «Je vous laisse rentrer M. Diallo. Elle doit rester encore. Je vais l’attendre». Les muezzins avaient déjà commencé à appeler à la prière de l’aube. Les préposés au nettoyage de l’hôpital étaient déjà à pied d’œuvre. Toujours pas l’ombre du frangin qui avait promis de nous rejoindre. Mes espoirs de les ramener chez eux, après un passage à l’hôpital que je pensais court de quelques petites heures, s’étaient envolés. La malade est retenue. Pour combien de temps ? Aucune idée. Puisque tout dépendra, bien évidemment, de l’évolution de son état qui, je l’espère, va vite s’améliorer.

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