Tunisie : justice expéditive pour les protestataires de Gafsa

Le procès des 38 personnes impliquées dans les manifestations populaires à Gafsa, qui ont démarré en janvier 2008, s’est achevé cette nuit en Tunisie. Vingt-huit personnes ont été condamnées à des peines allant de dix ans de prison ferme à deux ans avec sursis. Entretien avec Mohieddine Cherbib, président de la Fédération des Tunisiens citoyens des deux rives (FTCR) et le porte-parole du « Comité de solidarité avec les habitants du Bassin Minier » de Gafsa en France . Il dénonce «un procès qui ne mérite pas d’être désigné comme tel».

5 janvier 2008, les résultats du concours d’entrée organisé par la Compagnie de phosphate de Gafsa (CPG), le principal employeur du bassin minier de Gafsa, gouvernorat du sud-ouest tunisien, sont publiés. Des résultats « entachés de fraudes évidentes, de favoritisme et de népotisme », selon les associations de travailleurs et de défense des droits de l’Homme. Pour toutes ces raisons, la région s’embrase : toutes les catégories sociales se joignent à un large mouvement de protestation ponctué de grèves et d’autres manifestations. Redeyef, située à près de 60 km de la capitale régionale Gafsa, devient en mai le symbole d’une colère que l’une des régions les plus pauvres de Tunisie, où le chômage est l’un des plus élevés du pays, peine à contenir. Les affrontements entre manifestants et policiers vont faire un mort par électrocution. Un groupe de jeunes chômeurs avait décidé d’occuper le générateur électrique alimentant les ateliers de la CPG. Ali Ben Jeddou El Aleimi trouve la mort lors des affrontements entre policiers et manifestants. Trente-huit personnes, considérées comme les meneurs de ce large mouvement de protestation, sont inculpées par la justice tunisienne à la suite de ces évènements. Leur procès s’est ouvert le 4 décembre. Dans la nuit de ce jeudi 11 décembre, 28 des accusés ont été reconnus coupables « d’entente criminelle portant atteinte aux personnes et aux biens et rébellion armée commise par plus de dix personnes au cours de laquelle des voies de faits ont été exercées sur des fonctionnaires dans l’exercice de leur fonction». La justice tunisienne leur reproche aussi « d’avoir pris la tête de manifestations portant atteinte à l’ordre public, lors desquelles des jets de pierres, des cocktails Molotov étaient lancés contre les forces de l’ordre ». Parmi les condamnés, figurent Adnane Hajji, le porte-parole du mouvement de protestation populaire des familles des miniers, qui souffre d’une insuffisance rénale. L’opposant Fahem Boukaddous, correspondant de la chaîne dissidente Al-Hiwar émettant d’Italie, a été condamné par défaut à six ans de prison. De même que Mohieddine Cherbib, porte-parole du « Comité de solidarité avec les habitants du Bassin Minier » de Gafsa en France, qui a écopé à deux ans de prison.

Afrik.com : Est-ce que vous vous attendiez à ce que le procès se déroule dans de telles conditions et que ce type de condamnations soient prononcées ?

Mohieddine Cherbib :
On s’attend à tout d’un régime autoritaire comme celui de Ben Ali. Mais que l’on refuse la plaidoirie des avocats, que les accusés ne soient pas interrogés, qu’ils soient séparés de leurs avocats par des policiers… C’était vraiment l’horreur. Nous n’étions pas dans une salle de procès, mais dans une salle de prisonniers quadrillés de toutes parts par des policiers. Le président du tribunal a levé la séance le matin à cause des protestations pour revenir à minuit annoncer qu’il y avait des condamnations, sans avoir le courage de les énoncer. Les avocats ont dû les recueillir auprès des greffiers. Avec cette parodie de justice, on a dépassé toutes les limites en Tunisie. Et on a déjà assisté à des procès inéquitables dans ce pays. Mais quand on empêche les avocats de parler alors qu’ils sont présents et qu’ils ne boycottent pas le procès, ce qui est arrivé par le passé, quand le président du tribunal annonce qu’il y a un verdict sans en donner lecture… Je ne sais pas où nous sommes : à Cuba, en Russie ou en Chine ? Ce qui s’est passé à Gafsa ne fait pas honneur à la Tunisie.

Afrik.com : Quelles ont été les condamnations prononcées ?

Mohieddine Cherbib :
Il y a sept condamnations de 10 ans et un mois de prison ferme, 8 condamnés à 6 ans de prison ferme, 3 condamnés à 4 ans ferme. Je suis moi-même condamné à 2 ans de prison ferme. Il y a également neuf condamnés à 2 ans de prison avec sursis et 4 acquittés. Six autres personnes ont été libérées avant le procès. Ce sont les leaders syndicalistes, les membres du comité qui ont négocié avec les autorités pendant six mois pour apaiser les tensions, qui ont écopé des peines les plus lourdes. C’est un procès inique, un procès qui ne mérite pas d’être désigné comme tel.

Afrik.com : Que pensez-vous de votre propre condamnation ?

Mohieddine Cherbib :
C’est l’absurdité même. Dans l’acte d’accusation, dans le paragraphe qui m’est consacré, on me reproche d’avoir tenu l’opinion internationale informée de ce qui se passait à Gafsa. Je suis en France, Français et libre de mes mouvements. Seulement, je serai privé de voir ma famille en Tunisie.

Afrik.com : Que va-t-il se passer maintenant ?

Mohieddine Cherbib :
La mobilisation va continuer. Les organisations syndicales et les avocats sont mobilisés. Ils vont faire appel. La population était présente auprès des accusés. Il y avait lors de ce « procès » des syndicalistes et des observateurs internationaux, notamment du Maroc et de l’Algérie. Des juristes et des avocats ont été envoyés par la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), il y avait des représentants du Réseau euro-méditerranéen des droits de l’Homme, il y a aussi beaucoup d’associations et d’organisations qui sont solidaires ici en France. Nous allons continuer la bataille politique et judiciaire. Pour ce qui est du judiciaire, on ne sait pas ce qui va se passer, mais nous allons au niveau politique continuer d’informer sur la situation à Gafsa, en Tunisie. Un pays qui est soutenu par la France de Nicolas Sarkozy, l’Union européenne. C’est l’occasion pour nous d’interpeller ces derniers sur le respect des droits de l’Homme en Tunisie.

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