Tunisie J-1 avant les premières élections démocratiques de l’histoire du pays

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Dix mois après la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali , les Tunisiens s’apprêtent à vivre un jour historique. Les premières élections pluralistes de l’histoire du pays vont se dérouler demain dimanche 23 octobre. Plus de 7 millions d’électeurs sont appelés à départager quelque 11.000 candidats en lice pour occuper l’un des 217 sièges que comptera la future Assemblée Constituante, chargée de poser les jalons d’un Etat démocratique en Tunisie.

Alors que la campagne électorale s’est achevée vendredi soir, à la vieille du scrutin, la majorité de la population reste indécise. Une certitude cependant : le vote sera massif. Reportage à Tunis.

Le soleil brille sur la Tunisie. L’automne a pris du retard par ici et c’est l’été qui se prolonge. Le printemps plutôt. Ce printemps arabe qui a pris naissance en Tunisie se prépare à vivre une étape décisive : la première élection démocratique des pays entrés dans la vague révolutionnaire. Et c’est encore la Tunisie qui ouvre le bal. Pourtant à se balader dans les rues de la capitale, rien ne laisse présager que les Tunisiens vont vivre un jour historique dimanche 23 octobre. A J-1 du scrutin, l’ambiance est calme à Tunis. Étonnamment calme. Sur l’avenue Habib Bourguiba, dont nul n’a oublié les images de ces foules entassées le 14 janvier 2011, le jour qui a conduit à la chute de la dictature, chacun vaque à ses occupations. En dehors des quelques panneaux publicitaires de l’Isie, l’instance indépendante chargée de l’organisation des élections, affichés dans les quatre coins de la ville, les traces de la campagne électorale qui vient de s’achever sont déjà effacées.

Il faut se poser dans l’une des nombreuses terrasses des cafés et restaurants qui jalonnent l’avenue pour comprendre que l’élection est dans tous les esprits. Des hommes aux femmes, des vieux aux plus jeunes, des ouvriers aux cadres, sans oublier les « batala » ces jeunes chômeurs qui ont formé le gros des troupes révolutionnaires… L’élection est sur toutes les lèvres. Ahlam, 30 ans, secrétaire, Amina, 25 ans et Soumaya, 29 ans, toutes deux professeurs, échangent leurs avis sur les différents partis en lice. « Il y a Ettakatol qui me semble pas mal, lance Soumeya. « Le parti de Moncef Marzouki et le PDP aussi, poursuit Amina. « Moi je pense voter pour Ettakatol », indique Ahlem. Si à la veille du scrutin, les trois jeunes femmes continuent de tergiverser, elles savent en revanche pour qui elles ne voteront pas : Ennahda, le parti islamiste tunisien. « Ce n’est pas qu’ils nous font peur, explique Ahlem, parce que désormais plus personne ne pourra imposer aux Tunisiens des choses qu’ils ne souhaitent pas. On a déjà dit dégage une fois, on le redira si c’est nécessaire. Mais moi la Chahada (la profession de foi en islam : « Il n’y a de dieu qu’Allah et Mohamed est son prophète »), je l’entends depuis que je suis dans le ventre de ma mère. Je n’ai pas besoin que des personnes viennent me dire aujourd’hui ce qu’est ma religion. C’est entre dieu et moi. » « Je ne vais pas non plus voter pour une liste indépendance, indique Amina, il faut voter utile, pour un parti organisé et qui a de l’expérience. » Cela étant dit, reste à savoir pour qui voter. « Nous ne nous sommes pas encore décidées, confie Amina. On a quelques idées mais on continue de réfléchir. » « Il y a tellement de questions urgentes à régler en Tunisie, rappelle Ahlem. Le chômage des jeunes surtout. La fin du clientélisme. Je n’ai jamais vu une seule annonce de recrutement bancaire dans la presse. Pareil pour les ministères. Parce qu’ils ne recrutent que sur piston. Alors que l’on a des diplômés Bac +4, qui maîtrisent 4 langues étrangères et à qui on dit qu’ il n’y a pas de travail pour eux. C’est aberrant ! On a des personnes qui ont atteint l’âge de 40 ans sans n’avoir jamais touché un salaire de leur vie. C’est cela qui doit changer! Le parti qui aura m’a confiance ce n’est pas celui qui va s’intéresser aux femmes, ou à telle région, mais à l’ensemble du pays, à tous les Tunisiens et Tunisiennes. La terre sur laquelle je vis, on ne doit pas pouvoir venir et me l’a confisquer. »

 » On a déjà dit dégage une fois, on le redira si c’est nécessaire »

Mais si ces jeunes femmes, instruites, ont saisi les enjeux de cette élection, en est-il de même pour le reste de la population ? « Il ne faut pas croire que seules les personnes instruites ont suivi la campagne électorale, rappelle Amina. Même les moins éduqués se sont intéressés à l’élection, ils ont assisté à des meetings, ils ont suivi les débats à la télévision. C’est sûr que le nombre de partis, plus de 100, a ajouté de la confusion, mais les Tunisiens se sont quand même fait un avis. » « C’est sûr que les jeunes, les étudiants, grâce à Facebook sont mieux informés que les autres, observe Ahlem. Pour les personnes âgées de 40 à 75 ans, la plupart n’ont jamais touché à un ordinateur. Comme nous tous, ils ne savaient rien de la démocratie jusqu’à il y a quelques jours. Mais l’information est passée. Le peuple a une conscience politique, sinon il n’aurait pas fait la révolution. Tout le monde ira voter demain. Même si, comme nous, la majorité ne s’est pas encore décidée. » « Moi, je me donne encore la soirée pour me fixer, promet Amina. Il faut que demain matin, quand j’irais voter, je sois sûr de mon choix. » « De toute façon, demain sera un grand jour, conclue Soumeya. C’est la première fois que l’on va voter réellement. Avant ils n’hésitaient pas à ressusciter les morts pour truquer les élections. C’est un jour historique et nous sommes très heureux. Inch’allah, cela ouvrira une période heureuse pour la Tunisie. » « Demain c’est le mariage de la Tunisie avec la démocratie, plaisante Ahlem. On va entendre des youyous dans les bureaux de vote! »

« La majorité des Tunisiens ne font confiance à aucun de ces partis »

Voter, les Tunisiens le feront, pour qui, à la vieille du scrutin, les trois quarts l’ignorent encore. » C’est compliqué de tout suivre, confie une jeune femme. De comprendre les différences entre les uns et les autres, ce qu’ils proposent, ce qu’ils cachent ». « Le gros problème, poursuit son compagnon, c’est que la majorité des Tunisiens ne font confiance à aucun de ces partis. » Ce que confirme Ahmed, chauffeur de taxis de 46 ans : « Il ne faut pas s’arrêter aux discours des leaders de ces partis. Ce ne sont que des fausses promesses. Un parti a même promis de baisser le prix de la baguette à 100 millimes, c’est impossible !  »

Incontestablement, le vote sera massif demain, dimanche 23 octobre. C’est le résultat, laborieux, du matraque médiatique de l’Isie qui a multiplié les spots publicitaires sur les grandes chaînes de télévision. Nul aujourd’hui en Tunisie, y compris dans les campagnes les plus reculées, n’ignore quand, où et comment voter. Aussi, c’est avec beaucoup d’enthousiasme que les Tunisiens se rendront dans les bureaux de vote. Conscient de l’importance de l’enjeu. Mais non sans inquiétudes.

« Un peuple arabo-musulman peut tout à fait vivre et fonctionner démocratiquement »

Le premier scrutin pluraliste de l’histoire de la Tunisie, habituée à connaître les résultats des élections avant leur déroulement depuis l’indépendance, prend pour beaucoup l’apparence d’une aventure somme toute nouvelle et passionnante mais dont on ignore les lendemains. Pour s’en rendre compte, il faut se rendre dans les supermarchés, épiceries de quartiers et autres magazins d’alimentation général. Ces derniers jours, les mères de famille ont fait une razzia sur les produits de consommation courante. « On ne sait pas ce qui va se passer après l’élection. Je ne veux pas me retrouver comme l’an dernier sans le minimum nécessaire pour nourrir mes enfants alors je fais des stocks » confie une femme de la quarantaine dont le souvenir des jours qui ont suivis la fuite du dictateur, la plongée dans l’insécurité, la fermeture des magasins ou le manque d’approvisionnement n’a pas été effacé. Les propos, rassurants, de Béji Caïd Essebsi, chef du Gouvernement transitoire, qui s’est exprimé à la télévision jeudi soir, n’y auront rien changé. Ce dernier à inviter ses concitoyens à aller voter « sans peur » et a assuré que le scrutin allait « bien se passer ». Plus de 40.000 militaires, policiers et gendarmes seront mobilisés demain pour veiller au bon déroulement des élections. De même que des milliers d’observateurs internationaux. Une situation inédite. Un test pour l’ensemble du monde arabe. « C’est une expérience inédite de démocratisation radicale rompant avec l’autoritarisme, le despotisme et la corruption systématisée qui avaient cours dans l’ensemble du monde arabe », rappelle l’éditorialiste du quotidien tunisien Le Temps qui souligne « la régularité exemplaire » de cette élection. « Même si la prudence exige d’attendre la fermeture des bureaux de vote, demain à 19h, pour jubiler légitement. Ce sera alors le moment pour clamer à l’adresse du monde entier que la preuve est faite qu’un peuple arabo-musulman peut tout à fait vivre et fonctionner démocratiquement. » Et cela, les Tunisiens en sont tout particulièrement fiers.

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