Tunisie : des femmes émancipées et démocrates

L’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) est une institution unique. Soutien des femmes et du féminisme sont les grandes lignes de son action. Cependant, l’ATFD met son nez partout et étend ses prérogatives pour se classer parmi les organes les plus actifs dans la défense des droits de l’homme. Cette particularité a souvent semé la confusion sur le rôle de cette organisation à qui ont été prêtées toutes sortes d’intentions. Fondée et dirigée par des femmes, cette association légale et tolérée, façonne aujourd’hui le paysage social et accroit ses marges de manœuvre.

A l’occasion du 8 Mars, Journée mondiale de la femme, Afrik.com publie l’interview[Réalisée peu avant les élections présidentielles d’octobre 2009]] de Bouchra Bel Haj Hamida, avocate, défenseure des droits de l’homme et ancienne présidente et membre de l’Association des femmes démocrates (ATFD). Elle y explique l’action menée par l’ATFD et la situation des femmes en Tunisie. Un pays dont le président Habib Bourguiba promulguait, le 13 août 1956, le [Code du statut personnel. Un texte de loi pionnier en faveur des droits des femmes, qui reste encore, sur bien des plans, inédit dans le monde arabe.

Afrik.com : Dans la Tunisie d’aujourd’hui, le combat que vous menez au nom des femmes ne devient-il pas un peu désuet par rapport à tous les acquis dont elles bénéficient actuellement ? Est-ce pour cette raison que, finalement, vous vous étendez sur d’autres sujets comme les droits de l’homme ?

Bouchra Bel Haj Hamida :
A la base, quand on a créé l’association en 1989, c’était parce que nous avions pris conscience que les droits des femmes et l’égalité entre les sexes ne pouvaient être possibles en dehors d’une démocratie. C’est pour ça que nous avons pris l’appellation de « femmes démocrates ». D’un autre coté, et ce malgré les acquis substantiels et réels dont vous parlez, nos revendications ne sont pas dépassées, ni désuètes. Il reste encore à faire. La question de l’égalité en matière d’héritage n’est pas dépassée, la question des violences n’est pas dépassée. Mais encore une fois, rien ne se fait si on n’a pas la liberté d’agir, la liberté de se réunir et la liberté de s’exprimer pour diffuser le message égalitaire.

Afrik.com : A quoi vos actions ont-elles abouti principalement ?

Bouchra Bel Haj Hamida :
Je pense que ça s’est fait à 2 niveaux. D’abord, on aboutit assez souvent quand on prend en charge des femmes individuellement. On accompagne les femmes victimes de violences, par exemple. De même, quand les enfants victimes de violences viennent nous voir on les prend en charge et souvent on obtient une grande satisfaction en voyant qu’on a remédié à la situation. Notre deuxième satisfaction, c’est d’avoir obtenu des lois. Même s’il reste à encore à faire et qu’on n’est pas satisfaites à100%, nous avons été très heureuses de constater que la réforme de 93 correspond a une partie de nos revendications, notamment l’obtention d’une loi contre le harcèlement sexuel. Il suffit de se rappeler que c’est quand même grâce a l’association que cette loi a vu le jour, la satisfaction est là.

Afrik.com : Lorsque vous êtes face à une doléance, un cas ou il faut intervenir, comment régissez-vous ? Collaborez-vous avec l’Etat, faites-vous appel à la justice, ou réglez-vous le problème avec vos propres moyens ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Ca dépend de la demande de la personne. Mais, pour nous, le principe n’est pas la confrontation, c’est la revendication. Nous ne sommes pas un parti d’opposition, nous sommes une association et nous considérons l’Etat comme un partenaire. Que l’Etat ait un problème à nous considérer comme un partenaire, ça c’est moins évident. Le fait que nous soyons autonomes pose problème. Pour revenir à votre question donc, notre réaction diffère selon les cas, nous sollicitons l’état, nous allons souvent en justice et nous nous organisons aussi pour alerter l’opinion, lorsqu’il y a harcèlement sexuel par exemple. Nous offrons aussi des solutions d’hébergement et d’accompagnement pour les femmes et enfants victimes de violences en situation d’urgence.

Afrik.com : Au niveau de l’association, sur le terrain, rencontrez des difficultés de « remplissage » ? Arrivez-vous à toucher autant de personnes que vous le voulez ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Ce n’est pas évident, même si nous sommes un organe légal et reconnu. Tenez, ce matin même, un client a demandé à reprendre ses dossiers parce qu’il venait d’apprendre que j’étais une « activiste ». Le problème vient de l’Etat. Il considère tout ce qui ne s’accorde pas avec lui comme étant contre lui, ou du moins comme un adversaire. Nous reconnaissons volontiers les bonnes reformes entreprises, les avancées ressenties, les lois sur le harcèlement et la défiscalisation de la succession par un arrangement du vivant de l’ascendant. Ca, on ne peut que le constater, sauf que derrière on dit « mais ». Il suffit de dire « mais »pour que ca bloque. On s’est fait traiter de putes, de lesbiennes, de voleuses, et nous n’avons pas le droit de nous réunir en dehors de nos locaux. Forcément, ça rend les choses moins évidentes dans nos relations avec l’Etat, mais aussi dans nos relations avec les citoyens qui évitent de se retrouver mêlés à notre combat même s’ils sont concernés.

Afrik.com : Vous faites du harcèlement policier un cheval de bataille. C’est à cause des cas que vous traitez ou des difficultés que vous rencontrez sur le terrain ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Les doléances qui nous arrivent concernent rarement des violences policières. Par contre, lorsque, nous, membres de l’association légale et reconnue pourtant, nous ne pouvons pas nous réunir en dehors des locaux et que nous nous retrouvons encerclés par la police qui nous empêche physiquement l’accès à certains endroits pour travailler, et quelquefois agressivement, forcément, là ça devient un cheval de bataille. Ca va jusqu’à la répression, c’est l’association qui subit des limitations dans ses libertés d’action.

Afrik.com : Et vous, individuellement, avez-vous été victime de répressions, d’intimidations ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Sincèrement, je ne peux pas me plaindre, je considère que j’ai toujours su imposer ma liberté. J’ai eu à affronter certaines intimidations et j’en suis sortie encore plus renforcée. Rien qui ne m’empêche donc de continuer avec le même entrain.

Afrik.com : N’est il pas temps pour votre association si impliquée dans la vie politique de devenir un parti, afin d’éviter les confusions ?

Bouchra Belhaj Hamida :
A chacun son rôle, les partis ont un rôle à jouer et notre association a le sien. Et je trouve que l’une des tares qui entravent notre système politique, c’est que les partis d’opposition n’ont pas su ou pu complètement jouer leur rôle, et que les associations se sont retrouvées parfois à combler les vides. C’est ce qui a jeté, peut être, la « confusion » dont vous parlez.

Afrik.com : Comment évaluez vous les partis d’opposition en Tunisie ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Personnellement, aucun ne me représente, et s’ils devaient me représenter ce serait par le biais d’une alliance, une grande alliance. Certains partis travaillent et essayent de jouer leur rôle, mais leur désunion les fragilise et les prive d’une collaboration qui leur serait bénéfique et enrichirait leur propositions.

Afrik.com : Et le parti au pouvoir ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Je le dis et je l’assume, rien ne pourra se faire sans le parti au pouvoir. L’alternance aussi devra se faire avec lui. Il suffit de voir le rapport de forces pour comprendre. Les partis d’opposition peinent à s’imposer et à mon sens aucun ne peuvent prétendre à eux seuls représenter une alternative.
Afrik.com : Comment êtes-vous financés ?

Bouchra Belhaj Hamida :
Nous subsistons par les aides que nous recevons des fondations étrangères et de l’Union européenne.

Afrik.com : Que répondez à ceux qui vous assimilent à une association élitiste ?

Bouchra Belhaj Hamida :
L’association est dirigée par une élite, mais elle ne s’adresse pas uniquement à l’élite. Elle défend et représente les intérêts de la femme tunisienne quelque soit sa condition.

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