Sana Ben Achour : « La Tunisie vit sous le règne de l’ambivalence »

Interrogée par Afrik.com, la féministe et défenseuse des droits humains Sana Ben Achour évoque les difficultés à débattre en Tunisie, dans un pays où l’opposition se voit écartée de la place publique, remplacée par une société civile vassalisée. Ce qui ne l’empêche pas de pouvoir discerner quelques progrès dans la défense de la cause des femmes, et de garder espoir en un changement véritable.

Sana Ben Achour est juriste de formation, elle préside l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD) et est membre de la Ligue tunisienne des droits de l’Homme (LTDH). Elle a participé en 2004 à l’Initiative démocratique (ID), regroupement de diverses forces de gauche – « si cela veut dire quelque chose en Tunisie » – créée pour construire une opposition populaire au Président Ben Ali. Afrik.com l’a rencontrée à l’occasion d’une conférence au sujet des élections présidentielle et législatives, donnée samedi à Paris. Sana Ben Achour y est intervenue sur le thème du « rôle de la société civile ». Dans son discours, elle a mis « au défi quiconque, même le meilleur juriste, d’expliquer comment les subventions sont distribuées aux associations », expliquant que ce « système opaque » était le moyen pour Ben Ali de créer une société civile artificielle. Elle a donné pour appuyer son argument l’exemple du « concert de louanges » reçu par le Président de la part des associations, après l’annonce de sa cinquième candidature. Rien n’est jamais simple, en Tunisie. Un sentiment domine : l’ambivalence.

Afrik.com : Que pensez-vous de l’initiative de la conférence tenue ce samedi à Paris ?

Sana Ben Achour : Il était important qu’il y ait des représentants du pouvoir. C’était une véritable tentative de débat contradictoire. En Tunisie, ce type de confrontation n’a pas lieu de manière directe, même pour présenter ses revendications. Le débat se fait plutôt par journaux interposés. Les journaux du pouvoir répondent souvent par des campagnes calomnieuses à l’encontre des opposants. Et puis le débat se porte également désormais sur Internet.

Afrik.com : Comment l’opposition crée-t-elle son unité, au vu des nombreux opposants exilés ?

Sana Ben Achour : La plupart des opposants vivent en Tunisie. Les opposants en exil restent quant à eux très actifs et maintiennent une sorte de lien dialectique avec ceux restés au pays, arrimés par une même volonté. Les exilés ont la capacité de s’exprimer de manière beaucoup plus libre, mais le pouvoir les décrit comme coupés du pays.

Afrik.com : Pourquoi dit-on que la société civile n’existe pas en Tunisie ?

Sana Ben Achour : Le pouvoir crée une société civile suivant une logique clientéliste. Il y a ambivalence en son sein puisque les associations dépendent de lui. Cela n’empêche pas certains membres d’associations pro-gouvernementales d’être honnêtes dans leur engagement. Mais il faut garder en tête que le tout reste orchestré par le pouvoir.

Afrik.com : Vous êtes militante de la cause des femmes. Quelle est la situation du pays à ce niveau ?

Sana Ben Achour : Comme toujours en Tunisie, la situation est ambivalente. De nombreuses avancées ont eu lieu au niveau juridique, social, éducatif. Mais on reste loin de l’égalité des sexes. Les choses sont par ailleurs plus compliquées qu’un simple écart entre le texte et la pratique, puisque les codes légaux eux-mêmes se contredisent !

Afrik.com : Beaucoup préfèrent rester « tranquilles » en évitant de s’engager. Qu’est-ce qui vous motive, dans votre combat ?

Sana Ben Achour : On peut être « tranquille » en s’abstenant d’intervenir politiquement. Mais on peut l’être de manière beaucoup plus durable en agissant. J’estime, avec d’autres, que le pays mérite mieux que le régime actuel et qu’on ne sera véritablement tranquille qu’en le modifiant.