
Née dans les camps de réfugiés près de Tindouf, devenue ingénieure puis députée au Congrès, Tesh Sidi oblige l’Espagne à regarder en face son passé colonial au Sahara occidental. En portant une loi susceptible d’ouvrir la nationalité espagnole à des dizaines de milliers de Sahraouis, elle expose les contradictions de Madrid et s’attaque à l’un des principaux leviers de pression de Rabat.
Le 23 juillet, la commission de la Justice du Congrès espagnol a approuvé, par 19 voix contre 3 et 15 abstentions, une proposition de loi qui pourrait changer le destin administratif de dizaines de milliers de Sahraouis. Le texte faciliterait l’accès à la nationalité espagnole de personnes nées au Sahara occidental lorsque le territoire était encore administré par l’Espagne, ainsi que de certains de leurs descendants.
La loi n’est pas encore définitivement adoptée. Elle doit passer en séance plénière, prévue en septembre, puis au Sénat. Mais le vote en commission suffit déjà à remettre sur la table une question que l’Espagne s’emploie à tenir à distance depuis cinquante ans, à savoir que doit-elle aux habitants d’un territoire abandonné fin 1975 et définitivement évacué en février 1976, sans que le processus de décolonisation ait été mené à terme ?
Au centre de ce retour du refoulé espagnol se trouve une députée de 32 ans, Tesh Sidi.
Son parcours gêne Madrid, parce qu’il raconte l’échec de l’Espagne à assumer son histoire sahraouie, autant qu’il irrite Rabat, qui voit le Sahara occidental disposer d’une voix au cœur même du Parlement espagnol. La gauche gouvernementale elle-même n’est pas épargnée, régulièrement accusée par l’élue de sacrifier les Sahraouis aux nécessités de la relation avec le Maroc.
De réfugiée apatride à députée espagnole
Teslem Andala Ubbi, dite Tesh Sidi, est née le 30 mai 1994 dans le camp d’Aousserd, dans la région algérienne de Tindouf. Elle passe une partie de son enfance en Mauritanie auprès de sa grand-mère, dans un environnement bédouin où elle apprend le hassaniya, avant de revenir dans les camps de réfugiés sahraouis.
À douze ans, après plusieurs séjours estivaux en Espagne dans le cadre du programme « Vacaciones en Paz », elle s’installe à Banyeres de Mariola, dans la province d’Alicante, chez une famille d’accueil.
Elle financera ses études d’ingénierie informatique grâce à des petits emplois, elle travaille comme serveuse et vendeuse, tout en poursuivant sa formation à l’université d’Alicante.
Après son diplôme, elle s’installe à Madrid, emprunte pour financer un master en big data et en intelligence artificielle, puis rejoint le secteur bancaire. La jeune réfugiée sahraouie devient spécialiste des données dans l’une des économies les plus numérisées d’Europe. Cette ascension ne règle pourtant pas la question centrale de son existence en Espagne. C’est à dire son statut juridique.
Car, pendant des années, Tesh Sidi vit comme apatride. L’Espagne ne reconnaît pas la République arabe sahraouie démocratique et ne considère pas les documents algériens délivrés aux réfugiés comme une preuve de nationalité algérienne. Elle obtient finalement la nationalité espagnole en juin 2022, après vingt années de résidence.
Le passeport qu’elle reçoit alors est précisément celui que sa proposition de loi cherche aujourd’hui à rendre accessible à d’autres Sahraouis.
Le Sahara occidental entre au Congrès
La reprise des affrontements au Sahara occidental, en novembre 2020, marque son passage à l’engagement politique. Tesh Sidi prend la présidence de l’Association sahraouie de Madrid et cofonde SaharawisToday.
Sa stratégie rompt avec une forme d’assignation humanitaire. Pour elle, les Sahraouis ne doivent plus seulement apparaître comme les bénéficiaires de programmes de solidarité ou les habitants anonymes de camps de réfugiés. Ils doivent entrer dans les institutions, les entreprises, les médias et les espaces de décision.
Más Madrid la recrute en 2023 pour les élections régionales. Sa candidature est écartée pour une question d’inscription électorale. Quelques semaines plus tard, Sumar la place en troisième position sur sa liste à Madrid pour les législatives. Ainsi, elle est élue en juillet 2023 et devient la première femme sahraouie à siéger au Congrès des députés.
Son entrée au Parlement intervient un an après le virage spectaculaire de Pedro Sánchez sur le Sahara occidental. En mars 2022, le chef du gouvernement espagnol avait abandonné la position traditionnelle de Madrid pour qualifier le plan marocain d’autonomie de « base la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le conflit. Cette décision, annoncée dans une lettre adressée à Mohammed VI, avait provoqué une rupture avec Alger et un profond sentiment de trahison chez les Sahraouis.
La présence de Tesh Sidi au Congrès constitue depuis un rappel permanent de ce reniement.
Une loi qui expose la dette coloniale espagnole
La proposition sur la nationalité sahraouie a été déposée par Sumar en mars 2024. Pendant près d’un an et demi, elle a stagné en commission, ensevelie sous les reports et les prolongations de délais. Il faut dire que toute avancée concernant les droits des Sahraouis menace de provoquer une réaction du Maroc, devenu pour Madrid un partenaire indispensable dans le domaines migratoire et sécuritaire comme le prouve régulièrement les évenements plus ou moins orchéstrés à Ceuta et Melilla.
Tesh Sidi et plusieurs associations sahraouies ont donc dû mener campagne pour faire sortir le texte du congélateur parlementaire. Ce n’est qu’à l’été 2026 que la procédure s’est accélérée. La proposition concernerait en priorité les Sahraouis nés lorsque le territoire était encore placé sous administration espagnole. Les demandeurs pourraient produire un ancien document d’identité espagnol, même périmé, une preuve d’inscription au recensement établi par l’ONU en vue du référendum, un acte de naissance, un livret de famille ou tout autre document émis par l’administration espagnole de l’époque.
Sumar avance désormais le chiffre d’environ 80 000 bénéficiaires potentiels, après avoir longtemps évoqué 50 000. L’estimation reste incertaine et pourrait être plus élevée si l’on tient compte des descendants.
Un texte avec des effets importants
Derrière les modalités administratives apparaît une réalité politique beaucoup plus lourde : l’Espagne accepterait ainsi de confirmer que les Sahraouis ne sont pas de simples étrangers sans lien particulier avec elle. Ils sont les héritiers d’un territoire colonisé par Madrid pendant près d’un siècle et abandonné en 1975 au moment où le Maroc lançait la Marche verte.
La proposition de loi ne réparerait évidemment pas cinquante années d’exil, de conflit et d’attente d’un référendum d’autodétermination. Elle forcerait toutefois l’Espagne à reconnaître une responsabilité que ses gouvernements successifs ont tenté de diluer dans les communiqués diplomatiques.
Le PSOE tente d’effacer le « peuple sahraoui »
Un épisode du vote du 23 juillet illustre les précautions prises par Madrid pour ne pas irriter Rabat. Le Parti socialiste a tenté de modifier le préambule de la proposition afin de remplacer les références au « peuple sahraoui » par les expressions plus neutres de « population sahraouie » ou simplement de « Sahraouis ». Car parler d’un peuple revient à reconnaître une communauté politique susceptible de disposer d’un droit à l’autodétermination. Parler d’une population permet de réduire les Sahraouis à un ensemble d’individus vivant sur un territoire disputé.
Selon la presse espagnole, la demande de modification provenait du ministère des Affaires étrangères, soucieux d’éviter une nouvelle crise avec le Maroc. Les amendements ont finalement été rejetés et quelques jours plus tard.
L’épisode révèle le grand écart de la diplomatie espagnole visant à réparer à la marge les conséquences de la colonisation sans reconnaître pleinement le peuple colonisé et à accorder éventuellement des passeports aux Sahraouis sans contrarier la stratégie d’annexion marocaine.
Une élue qui attaque aussi son propre gouvernement
Tesh Sidi ne réserve pas ses critiques à la droite ou au Maroc. Elle vise régulièrement la majorité à laquelle son groupe appartient. Ainsi, en avril 2026, elle a dénoncé l’exclusion des demandeurs du statut d’apatride, très majoritairement sahraouis, du mécanisme de régularisation extraordinaire des étrangers, alors que les premières versions du décret les incluaient. Elle a accusé l’exécutif de maintenir une discrimination au sein même du droit espagnol.
Son reproche concernait également Sumar, qu’elle jugeait trop faible dans les négociations avec le PSOE.
Cette liberté de ton distingue Tesh Sidi d’une partie des élus de coalition. La députée ne semble pas considérer que l’appartenance à la majorité doive imposer le silence sur les concessions faites à Rabat.
Elle refuse notamment que la protection théorique offerte par le statut d’apatride serve d’alibi. Dans les faits, l’obtention de ce statut peut prendre plusieurs années et enfermer les demandeurs dans une longue période d’incertitude administrative, professionnelle et sociale.
Le prix de la visibilité
Cette exposition a également fait de Tesh Sidi la cible de campagnes haineuses. En février 2026, elle a déposé plainte après avoir recensé plus de 2 000 comptes ayant relayé des insultes, des messages racistes ou des menaces de mort.
La députée a mis en cause la responsabilité des plateformes, notamment Meta, estimant que les auteurs n’étaient pas des robots anonymes mais des utilisateurs identifiés, dont certains disposaient de comptes vérifiés.
Elle est aussi régulièrement accusée de posséder frauduleusement trois nationalités, espagnole, algérienne et sahraouie. L’accusation repose cependant sur une manipulation. Le passeport algérien remis à certains réfugiés sahraouis est un titre de voyage et ne signifie pas qu’ils possèdent la nationalité algérienne. Le document délivré par la République sahraouie n’est pas reconnu par l’Espagne. La seule nationalité officiellement reconnue de Tesh Sidi est donc la nationalité espagnole.
Ces attaques ne relèvent pas seulement du racisme ou de l’extrême droite numérique. Elles cherchent à délégitimer sa parole en présentant la députée comme une étrangère infiltrée dans les institutions espagnoles.
Ceuta et le levier migratoire marocain
La crise de Ceuta a brutalement replacé Tesh Sidi au centre du débat.
Le 20 juillet, Pedro Sánchez se rend à Alger et annonce la relance du dialogue politique avec l’Algérie, notamment dans le domaine énergétique. Trois jours plus tard, la proposition de loi sur la nationalité sahraouie franchit une étape importante au Congrès. Le 30 juillet, des dizaines de milliers de personnes tentent de rejoindre Ceuta depuis le Maroc avec près de 60 0000 entrées irrégulières en deux jours, selon le ministère espagnol de l’Intérieur, et un bilan humain qui se compte en dizaines de morts, sans doute près d’une centaine d’après les décomptes les plus élevés de la presse espagnole.
Tesh Sidi ne croit pas à une simple coïncidence. Elle voit dans l’ouverture de fait de la frontière une démonstration de force de Rabat, destinée à rappeler à Madrid que le Maroc peut à tout moment transformer la pression migratoire en crise politique espagnole.
Cette interprétation n’a pas été officiellement confirmée par le gouvernement espagnol. Elle s’inscrit néanmoins dans un précédent bien établi. En mai 2021, environ 8 000 personnes avaient rejoint Ceuta en deux jours après un relâchement des contrôles marocains, en pleine crise diplomatique provoquée par l’hospitalisation en Espagne du dirigeant sahraoui Brahim Ghali.
Le message adressé à Madrid était que toute décision espagnole jugée hostile par Rabat pouvait être suivie d’une poussée migratoire aux frontières européennes. Cinq ans plus tard, le mécanisme semble identique, à une échelle encore supérieure.
Le Maroc nie généralement instrumentaliser les migrants. Mais les brusques variations du niveau de contrôle à Ceuta et Melilla, qui coïncident trop régulièrement avec les tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid pour relever du hasard, rendent cette défense de moins en moins crédible.
Madrid refuse de nommer le rapport de force
Le gouvernement espagnol préfère pourtant présenter les événements comme une crise migratoire et sécuritaire. Cette prudence lui évite d’accuser directement Mohammed VI et de mettre en danger une relation considérée comme stratégique.
Tesh Sidi refuse ce langage aseptisé. Pour elle, l’Espagne commet une erreur en traitant avec le Maroc comme avec un partenaire ordinaire, alors que Rabat place régulièrement sur la table la menace migratoire, la coopération antiterroriste et les enclaves de Ceuta et Melilla.
La députée dénonce également le rôle de l’Union européenne, qui finance le contrôle des frontières marocaines tout en s’interdisant de critiquer clairement les usages politiques qui peuvent en être faits.
Cette dépendance place Madrid dans une position de faiblesse structurelle. L’Espagne prétend défendre ses intérêts, mais ajuste en permanence sa politique sahraouie pour éviter les représailles marocaines. La tentative socialiste de faire disparaître l’expression « peuple sahraoui » de la proposition de loi en fournit une illustration presque caricaturale.
La députée que Madrid ne peut plus ignorer
Le texte sur la nationalité doit encore franchir plusieurs étapes et son adoption définitive est loin d’être acquise. Le Maroc dispose de nombreux relais économiques et diplomatiques en Espagne, tandis que le gouvernement de Pedro Sánchez a déjà montré jusqu’où il pouvait aller pour préserver sa relation avec Rabat. Mais Tesh Sidi a déjà obtenu un résultat politique majeur en remettant la responsabilité espagnole au centre du débat.
Son parcours empêche désormais Madrid de présenter le Sahara occidental comme un simple différend entre le Maroc et le Front Polisario. L’Espagne est l’ancienne puissance coloniale, celle qui a administré le territoire, distribué des documents d’identité à ses habitants puis quitté les lieux sans organiser l’autodétermination promise.
Tesh Sidi transforme cette dette historique en combat parlementaire. En demandant la nationalité espagnole pour les Sahraouis, elle exige que l’Espagne assume enfin une partie des conséquences de son propre abandon. Et en dénonçant l’usage de la migration comme instrument de pression, elle oblige également Madrid à regarder avc lucidité le déséquilibre de sa relation avec Rabat.






