
Le premier Salon du Livre Algérien de Paris s’est tenu les samedi 26 et dimanche 27 septembre au FIAP, réunissant un grand nombre de plumes algériennes respectées. L’occasion d’écouter un témoignage rare : le récit par Habib Merabet, arrière-petit-fils de l’Émir, des circonstances de l’armistice conclu par son bisaïeul l’Émir Abd El Kader le 22 décembre 1847 avec la France, représentée par le Duc d’Aumale, fils du Roi Louis-Philippe, qui s’intitula à partir de cette date Résident général en Algérie.
Talal Mohamed Habib Merabet n’est pas historien, il l’avoue d’emblée, mais ingénieur de formation, et sa carrière l’a conduit à travailler dans de nombreux pays. Mais il consacre désormais son énergie, à travers la Fondation Emir Abd El Kader, dont il est vice-président, à reconstituer l’histoire exacte de son ancêtre, souvent manipulée au gré des intérêts de ceux qui ont d’époque en époque voulu exploiter sa mémoire. Et ils furent nombreux, principalement du côté des vainqueurs du moment, les occupants français, qui façonnèrent les images d’Épinal de leur conquête.
Le 22 décembre 1847 : reddition ou armistice?
Que se passa-t-il précisément le 22 décembre 1847 à Ghazaouet, non loin de la frontière marocaine, où l’armée du Sultan du Maroc, Moulay Abd er-Rahman, rallié aux Français, a repoussé les troupes de l’Émir et les civils qui les accompagnent? Deux termes définissent la convention signée d’un côté par l’Emir Abd El Kader, de l’autre par le général Lamoricière, agissant au nom et avec l’aval du Duc d’Aumale : la reddition ou l’armistice. Querelle de juriste? Confusion terminologique? L’enjeu est important, pourtant.
Premier point souligné par Habib Merabet, l’Émir signe au nom de l’Algérie. Depuis la “Moubaya” de 1832, l’Émir est devenu chef de l’État algérien, préférant habilement au titre de Sultan celui d’Émir el-Mouminine, “Prince des Croyants”. La Moubaya, allégeance générale, confère à l’Émir une souveraineté d’origine populaire et religieuse, distincte de la légitimité ottomane déchue, et la France reconnaît dès 1834 cette légitimité par le traité signé avec lui par le Général Desmichels, qui commandait à Oran.
Deuxième point décisif : le général Lamoricière ne dicte pas ses conditions le 22 décembre 1847 : il accepte et contresigne les conditions de l’armistice énoncées par l’Émir lui même.
Le précédent Ben Salem de février 1847 en Kabylie
Ces conditions ont un précédent : le traité de février 1847 entre le Général Bugeaud et le Cheikh Ahmed Tayeb Ben Salem, investi par l’Émir Khalifa du Sebaou en 1837, et qui combattait jusque là en son nom en Kabylie. Ce traité garantissait en effet à Ben Salem son départ pour l’Orient et c’est conformément à ses termes, respectés par les Français, que lui-même, comme de nombreux Kabyles après lui, firent le pèlerinage à La Mecque via Alexandrie, avant de s’établir à Damas en Syrie.
L’Émir demande donc que soit sécurisé et garanti son voyage jusqu’à Alexandrie ou à St Jean d’Acre, villes indépendantes qui se sont libérées de l’autorité directe de l’Empire turc. Puis il pose un certain nombre de conditions afin d’assurer la sauvegarde de ses soldats et des familles qui les accompagnent. Il est important de souligner qu’aucune de ces conditions n’est refusée par Lamoricière, et que sa signature, confirmée immédiatement après par le Duc d’Aumâle à Alger, engage à ce moment-là la France. Il s’agit donc bien, toutes les pièces historiques le confirment, d’un armistice conclu au conditions de l’Émir et au nom de l’Algérie. Non de la reddition d’un chef de guerre. Mais ce n’est pas par hasard que le mot de reddition sera retenu par l’historiographie et l’iconographie française…
La parole trahie des autorités françaises…
… Car si le khalifa Ben Salem fut effectivement transporté à Alexandrie, et de là poursuivit son Hadj, la parole de Bugeaud ayant été scrupuleusement tenue, tel ne fut pas le cas des garanties offertes par le Duc d’Aumale. A Oran, le 25 décembre 1847, l’Émir est en effet transbordé sur la Frégate à vapeur L’Asmodée, officiellement pour gagner Alexandrie (le Duc d’Aumale lui remet même une lettre de recommandation pour le Consul de France à Alexandrie) mais L’Asmodée accoste… à Toulon le 29 décembre.
S’en suivent 5 années de parjure, où les régimes politiques français successifs n’honoreront pas leur part des engagement du 22 décembre 1847… Dont on comprend que la trahison impose alors de définir différemment la nature ! D’où la fortune en France du mot “reddition” qui n’a évidemment pas la force d’un traité entre deux États… Et qui n’obligerait pas à reconnaître le manquement à la parole donnée au nom de la France… Et c’est seulement en 1852 que l’Empereur Napoléon III lavera cette tâche en rendant sa liberté à l’Émir et à ses proches… « Je suis gêné qu’une puissance telle que la France n’ait pas respecté sa parole! » Mais c’est une autre histoire, qui méritera là aussi d’autres commentaires…
Cette conférence à Paris de Talal Mohamed Habib Merabet, arrière-petit-fils de l’Émir Abd El Kader et vice-président de la Fondation éponyme, est l’occasion de saluer le travail exemplaire accompli par cette Fondation, qui au-delà de la perpétuation de la mémoire de ce grand chef d’État algérien, accomplit un travail de recensement et de mise en valeur des sources historiques les plus fiables, afin de restaurer une image juste d’un homme qui fut à la fois un combattant, un intellectuel, un humaniste et un exemple pour ses contemporains, comme pour l’Algérie d’aujourd’hui




