
L’Algérie a lancé le 1er novembre une deuxième opération de dépollution du site de l’essai Béryl, à In Ekker, en reprochant à Paris de ne pas lui livrer les cartes des déchets radioactifs enfouis par l’armée française. Le gouvernement français affirme de son côté, dans une réponse parlementaire publiée en septembre, qu’Emmanuel Macron a remis à Abdelmadjid Tebboune, dès 2022, toutes les cartes dont la France dispose. Reste à savoir ce que contenait ce dossier, et s’il permet de retrouver les déchets, ce dont même les parlementaires français doutent.
Dans le massif du Hoggar, à près de 150 kilomètres au nord de Tamanrasset, le désert conserve les traces d’une histoire que la France et l’Algérie n’ont jamais complètement réglée. Sous les roches et les étendues de sable se trouvent les vestiges des expérimentations nucléaires menées par Paris dans les années 1960, dont une partie a été enfouie à des emplacements mal documentés.
Dimanche 1er novembre 2026, le ministère algérien de la Défense a annoncé le lancement d’une deuxième opération d’assainissement du site E2 Béryl, à In Ekker, dans la 6e Région militaire. Après une première intervention engagée en février, cette nouvelle phase mobilise des moyens nationaux pour identifier les zones radioactives, collecter les déchets et les placer dans des conteneurs en béton.
Le ministère souligne lui-même la principale difficulté de l’opération en l’absence de documents et de cartes détaillées indiquant où ces déchets ont été enfouis.
Un accident nucléaire dont les traces n’ont jamais disparu
Le 1er mai 1962, quelques semaines après la signature des accords d’Évian, la France procède à son deuxième essai nucléaire souterrain dans le massif de Taourirt Tan Afella. L’opération, baptisée Béryl, doit permettre de tester une arme atomique dans une galerie creusée dans la montagne.
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L’explosion tourne à l’accident. Le confinement ne résiste pas entièrement et des matières radioactives sont projetées à l’extérieur, accompagnées d’un nuage contaminé. Neuf soldats sont fortement contaminés, et l’exposition touche d’autres personnes présentes sur le site, dont deux ministres venus assister au tir, Pierre Messmer et Gaston Palewski. L’accident reste l’un des épisodes les plus connus des expérimentations nucléaires françaises au Sahara.
Entre 1960 et 1966, la France réalise au total 17 essais nucléaires en Algérie : quatre atmosphériques dans la région de Reggane et treize souterrains à In Ekker. Ces derniers se poursuivent après l’indépendance algérienne, dans le cadre des dispositions négociées à Évian.
Après le dernier tir, en février 1966, les installations sont démantelées et les sites rétrocédés à l’Algérie. Le matériel employé pendant les essais laisse un héritage environnemental dont l’étendue reste difficile à établir.
Des déchets enfouis, mais où exactement ?
Une partie des matériels contaminés a été enterrée sur les anciens sites militaires français ; le gouvernement français parle lui-même de « déchets enfouis » dans ses réponses aux députés. L’Algérie affirme ne pas disposer d’un inventaire suffisamment complet pour les localiser.
En 2020, une étude publiée par ICAN France et l’Observatoire des armements avec le soutien de la fondation Heinrich-Böll, « Sous le sable, la radioactivité ! », avait attiré l’attention sur cette pratique. Elle décrivait notamment l’enfouissement de matériels militaires et de déchets issus des expérimentations, tout en soulignant l’insuffisance des informations disponibles.
Ce manque d’information pèse sur le chantier en cours. Sans cartographie exhaustive, les équipes doivent repérer elles-mêmes les zones à risque et caractériser chaque matériau mis au jour, en veillant à ne pas disperser de particules radioactives lors des manipulations.
Les députés français n’ont aucune données
Une expertise de la CRIIRAD, publiée en 2010 après des investigations à In Ekker, avait déjà confirmé la persistance de contaminations radioactives sur l’ancien site d’essais. Dans son communiqué du 1er novembre, le ministère algérien de la Défense accuse la France de se dérober à ses responsabilités pénales et de refuser de fournir les documents et les cartes des sites d’enfouissement. Paris présente les choses autrement.
Dans une réponse à la députée écologiste Sabrina Sebaihi, publiée au Journal officiel le 8 septembre 2026, le ministère des Armées rappelle avoir transmis à l’Agence internationale de l’énergie atomique, lors de sa mission d’évaluation de 1999, une synthèse sur la localisation des essais et un état radiologique des sites. Il affirme surtout qu’Emmanuel Macron, lors de sa visite en Algérie en août 2022, a remis à Abdelmadjid Tebboune un dossier réunissant « toutes les cartes et informations dont la France dispose » sur les déchets enfouis et les zones contaminées.
Le contenu de ce dossier n’a pas été rendu public, et le communiqué algérien du 1er novembre n’y fait pas référence. La formule retenue par Paris renvoie aussi à l’état de ses propres archives car un rapport de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, publié en 1997 et cité depuis par plusieurs députés, admettait qu’il n’existait aucune donnée précise sur les déchets issus des campagnes d’essais au Sahara. Les équipes algériennes disposent-elles aujourd’hui de toutes les données nécessaires pour retrouver les déchets ou ces donénes sont-elles par définition nulles ?
Après la dépollution, la question des habitants
Les populations qui vivent autour des anciens sites peuvent être exposées bien au-delà des points de tir. Lors de sa mission d’octobre 2009, la CRIIRAD avait relevé des cendres radioactives sur une zone où étaient brûlés des matériaux récupérés sur le site, notamment des câbles électriques, et constaté que la clôture de la zone des tirs était en très mauvais état. Le déplacement de matériaux et la fréquentation de certaines zones constituent d’autres voies d’exposition.
Il reste cependant difficile d’évaluer l’impact sanitaire réel des essais sur plusieurs générations. Les données épidémiologiques sont insuffisantes et les liens entre certaines pathologies et une exposition passée nécessitent des investigations spécifiques.
Le dossier fait partie des contentieux mémoriels ouverts entre les deux pays. En octobre 2024, Abdelmadjid Tebboune avait lancé aux responsables français : « Venez nettoyer les sites des essais nucléaires ». Faute de suite donnée par Paris, l’Algérie a commencé seule les travaux en février.








