
Témoignages exclusifs recueillis par l’UNFPA auprès de médecins, sages-femmes et femmes déplacées au Darfour oriental et dans le Kordofan du Nord. Entre frappes de drones et pénurie totale, la santé maternelle s’effondre. Alors que la frappe de drone du 20 mars contre l’hôpital universitaire d’Al-Daein a fait au moins 64 morts, plongeant le Darfour oriental dans le dénuement sanitaire, l’UNFPA a recueilli des témoignages glaçants de médecins, de sages-femmes et de femmes déplacées dans les régions du Darfour et du Kordofan. Ces voix du terrain révèlent l’ampleur d’une catastrophe sanitaire que les chiffres seuls ne suffisent pas à décrire.
Al-Daein : après la frappe, un seul établissement pour des centaines de milliers de femmes
L’attaque du 20 mars 2026 contre l’hôpital universitaire d’Al-Daein, survenue le premier jour de l’Aïd al-Fitr, a mis hors service le principal centre de référence du Darfour oriental. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a confirmé un bilan d’au moins 64 morts, dont treize enfants, un médecin et deux infirmières. L’établissement desservait plus de deux millions de personnes.
Le Dr Bedreldin Abduelnabi, responsable de zone pour le Darfour oriental et le Kordofan occidental au sein de l’ONG Alight, décrit une situation critique : « Suite à la frappe de drone contre l’hôpital universitaire Al Daein, l’établissement est désormais totalement hors service. Tous les services sont touchés, notamment les urgences, la médecine, la chirurgie, la pédiatrie, l’obstétrique-gynécologie et la dialyse rénale. Cette situation a engendré une grave pénurie de soins vitaux dans toute la région. » Pour pallier cette perte, Alight a activé un dispositif d’urgence obstétricale au centre de soins primaires Al Arab, désormais le seul établissement opérationnel offrant des services de santé sexuelle et reproductive dans tout l’État.
Ce centre de substitution dispose d’un bloc opératoire pour les césariennes, de matériel d’accouchement assisté, d’une banque de sang réfrigérée et de services de laboratoire. Mais pour une région qui comptait sur un hôpital de référence complet, le dispositif reste dérisoire.
El-Obeid : la maternité de la dernière chance
Plus au sud, la ville d’El-Obeid, capitale du Kordofan du Nord, est elle aussi régulièrement visée par des frappes de drones. Sa maternité, seul hôpital de référence de l’ouest du Soudan selon le Dr Hasan Babikir, son directeur général, dessert plus de 230 000 personnes déplacées, en grande majorité des femmes et des filles. L’établissement enregistre en moyenne 25 accouchements par jour. En 2025, il a pratiqué 2 655 césariennes et 3 479 accouchements par voie basse.
Les conditions de travail y sont extrêmes. Sur sept salles d’opération, seules quatre fonctionnent. Un seul appareil d’anesthésie est pleinement opérationnel, un second tourne à 50 % de sa capacité. Le Dr Babikir témoigne de scènes où le technicien anesthésiste doit déplacer l’unique machine d’une salle à l’autre lorsqu’une patiente développe un choc spinal, nécessitant une conversion à l’anesthésie générale dans les cinq minutes. Ces retards ont coûté la vie à des mères.
L’hôpital est confronté à des pénuries systémiques. Le matériel chirurgical est usé et non remplacé. Les antibiotiques, sutures, gants et produits de stérilisation doivent être achetés sur le marché local à des prix exorbitants en raison du contexte sécuritaire. Les deux salles d’opération d’urgence sont hors service, ce qui contraint les équipes à refuser des cas urgents lorsque les salles programmées sont occupées. Des mères et des fœtus meurent faute de place en bloc opératoire.
Des triplés mort-nés faute de lits : le drame de la néonatologie
L’hôpital ne disposait pas d’unité de soins intensifs néonatals avant début 2026. Une unité a fini par ouvrir, mais avec seulement quatre lits, constamment occupés. Le Dr Babikir relate un cas emblématique de la cruauté de cette pénurie : une mère a accouché de triplés prématurés nécessitant des soins intensifs. Les nouveau-nés ont été transférés à l’hôpital pédiatrique, mais aucun lit n’était disponible. Deux des trois bébés sont décédés sous les yeux impuissants de l’équipe médicale. Le troisième est reparti avec sa mère, et l’hôpital a perdu tout contact avec eux.
Le coût de l’oxygène, indispensable aux soins néonatals, illustre également l’impasse financière. Une bouteille coûte 40 000 livres soudanaises et un nouveau-né peut nécessiter jusqu’à quatre bouteilles par jour, un fardeau insoutenable pour des familles déjà ruinées par la guerre.
« Nous payons de notre poche » : la détresse des sages-femmes
Insaf, sage-femme en chef de la maternité d’El-Obeid, raconte que les salaires du personnel ne couvrent même plus les frais de transport ni les repas pendant les gardes. Malgré cela, aucune sage-femme n’a cessé de travailler. Lorsque des patientes arrivent sans les moyens d’acheter le matériel d’accouchement, ce sont les soignantes elles-mêmes qui le financent. Elles travaillent en vêtements personnels, faute d’uniformes.
Laïla Sarfo, superviseure des salles d’accouchement, décrit des conditions matérielles dégradantes. « Nous n’avons ni tables pour installer les nouveau-nés, ni équipement adéquat pour la prévention des infections. Les unités de stérilisation des instruments chirurgicaux sont hors service. Nous manquons de fournitures de base comme du coton et des compresses stériles, et même d’une balance pour bébé« . L’absence de climatisation et de cloisons d’intimité achève de rendre les conditions indignes. Certaines sages-femmes enchainent les gardes de 24 heures pour répondre à l’afflux continu de femmes déplacées de tout le pays.
L’UNFPA a contribué à réhabiliter les salles d’accouchement et à installer des panneaux solaires pour compenser les coupures de courant permanentes et le coût prohibitif du carburant. Mais l’aide reste largement insuffisante au regard de l’ampleur des besoins.
Kordofan du Sud : les récits des femmes déplacées brisent le silence
Au camp d’Al Moaskar Al Mwahhad, près d’El-Obeid, 6 500 familles déplacées survivent dans un dénuement quasi total. Les témoignages recueillis par l’UNFPA y révèlent la brutalité systémique subie par les femmes sur les routes de l’exode.
Alya, 27 ans, mère de huit enfants originaire d’Al-Dabibat au Kordofan du Sud, raconte comment, à chaque barrage, elle et les siens étaient battus et humiliés. Ses réserves de farine lui ont été confisquées. Ses vêtements ont été brûlés devant elle. Son mari et son fils ont été abattus alors qu’ils se déplaçaient à dos d’âne.
Salma Mohamed Bashara, 50 ans, venue d’Al-Dilling avec une famille de neuf personnes, est arrivée au camp après sept jours de marche. Son père est décédé en chemin, faute d’accès à un hôpital. « On peut compter sur les doigts d’une main le nombre de femmes qui vivent encore avec leur mari dans ce camp », témoigne-t-elle, évoquant les viols et les violences subies par les femmes au cours du conflit.
Fatima, 40 ans, déplacée avec sept membres de sa famille, décrit une existence où la faim est devenue quotidienne. En plein Ramadan, plus aucune distribution alimentaire n’a lieu. Ismailia, 16 ans, arrivée au camp depuis trois mois, résume en une phrase l’espoir ténu qui anime encore les déplacés : « J’espère retourner dans ma ville et à mon école. »
Une crise humanitaire hors de contrôle
Ces témoignages s’inscrivent dans le contexte d’un conflit qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts et déplacé plus de 11 millions de personnes depuis avril 2023. Le Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a rapporté fin mars 2026 que plus de 500 civils ont été tués par des frappes de drones entre janvier et mi-mars, principalement dans la région du Kordofan. L’OMS recense désormais plus de 2 000 décès liés à des attaques contre des établissements de santé depuis le début du conflit.
La guerre des drones, alimentée par des puissances régionales, a transformé les infrastructures civiles en cibles. Les deux camps, l’armée régulière du général al-Burhane et les Forces de soutien rapide du général Hemetti, sont accusés par les organisations humanitaires de frapper des zones résidentielles, des marchés et des hôpitaux. En 2026, l’UNICEF estime que 33,7 millions de personnes, soit près des deux tiers de la population soudanaise, auront besoin d’une aide humanitaire d’urgence.
Face à cette hécatombe, l’UNFPA tente de maintenir un accès minimal aux soins de santé reproductive. Mais les voix des soignants et des déplacées du Darfour et du Kordofan rappellent que derrière les statistiques, ce sont des vies qui s’éteignent chaque jour dans l’indifférence. Comme le résume la Dr Hala Khudari, représentante adjointe de l’OMS au Soudan : les établissements de santé, les ambulances et le personnel soignant continuent d’être pris pour cible de manière répétée, sans que la communauté internationale parvienne à imposer le moindre cessez-le-feu.




