RDC : l’avocat et militant Martin Milolo décrypte l’actualité politique nationale


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Martin Milolo Nsenda
Martin Milolo Nsenda

Alors que la RDC traverse une séquence politique particulièrement tendue, les débats se multiplient autour de plusieurs dossiers sensibles : l’accord controversé conclu avec les États-Unis sur l’accueil de migrants expulsés, l’ambition de révision constitutionnelle de plus en plus manifeste dans le camp présidentiel, ainsi que l’enlisement persistant de la crise sécuritaire dans l’est du pays. Dans un contexte marqué par la défiance d’une partie de l’opinion et les interrogations sur la souveraineté nationale, la parole des acteurs engagés prend une résonance particulière.

Avocat et militant des droits humains, Martin Milolo livre à Afrik.com une analyse sans détour de ces enjeux majeurs. Entre critiques de la gouvernance actuelle, mise en garde contre toute réforme constitutionnelle opportuniste et appel à une mobilisation citoyenne, il décrypte les fractures et les défis d’une RDC à la croisée des chemins.

Afrik.com : L’une des actualités brûlantes de votre pays ces derniers jours, c’est cet accord conclu entre le gouvernement congolais et les États-Unis pour l’accueil des migrants en provenance de ce pays. Comprenez-vous les appréhensions des citoyens congolais au sujet de cet accord ?

Martin Milolo : Non seulement je comprends les appréhensions des citoyens congolais au sujet de cet accord, mais surtout, je les partage. Les Congolais paient un lourd tribut depuis plus de trente ans à cause d’un problème similaire : l’accord forcé par la communauté internationale, des réfugiés rwandais en 1994 qui sont devenus l’une des causes du malheur du Congo depuis lors. Il faut souligner que l’accord entre la RDC et les USA sur ces migrants se situe dans un contexte marqué par une sorte de tutelle volontaire à l’égard des USA dans laquelle la RDC s’est mise depuis qu’il a proposé aux USA de l’aider à résoudre le problème de l’agression rwandaise qui a pris, avec le M23, une partie du territoire congolais ; en échange des minerais.

Connaissant la position de faiblesse dans laquelle le Congo s’est présenté devant eux, les USA ne s’interdisent rien à imposer avec douceur au Congo. En outre, en accueillant ces migrants, la RDC viole ses engagements internationaux en matière de droits humains en participant à la violation du droit d’asile de certains migrants expulsés par les USA suivant une politique d’un nationalisme radical. Désormais, les pays d’origine de ces migrants peuvent demander des comptes au Congo sur ce qui arrivera à ces migrants, alors qu’au départ il ne pouvait pas être concerné.

Certains de ces migrants peuvent, avec le temps, poser un problème sécuritaire au niveau national, car leurs antécédents peuvent se révéler être liés à la drogue et à la criminalité organisée. Mais est-ce que les dirigeants congolais le choisissent ? Je ne pense pas. D’où la mobilisation populaire se présente comme la seule alternative pour défendre la souveraineté et la sécurité nationales.

Quelle issue prévoyez-vous dans cette affaire ?

Martin Milolo : Les migrants resteront au Congo aussi longtemps que les USA le voudront, car le Gouvernement congolais n’est pas en position de revenir sur sa position d’acceptation d’accueil de ces migrants, même si la population se mobilisait et le réclamait à travers des manifestations publiques. Il y a certes une mobilisation exigeant la rupture de cet accord, mais c’est une mobilisation virtuelle qui ne semble pas de nature à changer grand-chose dans ce dossier. Par contre, si l’opinion publique américaine s’élevait contre le gouvernement des USA et qu’il y avait également la mobilisation à l’interne en RDC, cela peut donner une lueur d’espoir pour la rupture de cet accord.

Une autre actualité qui fait la une de la presse au Congo, c’est cette affaire de révision de la Constitution présentée par les proches du pouvoir comme la panacée à tous les maux qui minent aujourd’hui la RDC. Votre réaction sur cette question.

Martin Milolo : La Constitution doit être respectée. Personne ne doit toucher à la Constitution pour satisfaire des intérêts égoïstes, notamment l’instauration d’une présidence à vie ou une monarchie présidentielle. Il y a la vie après la présidence et les Congolais ne sont pas disposés à accepter une nouvelle dictature qui viendrait avec une réforme constitutionnelle. La Constitution congolaise actuelle porte le poids de l’histoire, bonne et mauvaise, de la RDC, depuis son indépendance à ce jour. Elle est l’expression du consensus national d’après réunification du pays et un pacte républicain sur lequel le pays est assis. Écrouler cet édifice constitutionnel aura des conséquences fâcheuses sur l’avenir du pays, y compris le risque de partition.

La Constitution prévoit sa modification et pose des limites à celle-ci, par rapport au temps, aux circonstances et à la matière dont l’article 220 verrouille certaines d’entre elles. Passer ces limites, c’est trahir la nation et exposer le pays au risque de sa disparition dans sa forme actuelle. Convaincu de la faiblesse de l’opposition et de la société civile, le régime au pouvoir se croit tout permis en ciblant tout ce qui le met dans l’inconfort. C’est le tour de la Constitution, mais le peuple est imprévisible, il peut mettre fin à tout ça en quelques heures.

Enfin, quelle issue prévoyez-vous pour la crise à l’est de la RDC qui s’enlise malgré les différents processus de paix en cours ?

Martin Milolo : La fin de cette crise n’est pas pour aujourd’hui ; les signaux montrés par les différentes parties démontrent qu’il faut calmer l’espoir d’un dénouement rapide de cette crise. Les négociations piétinent et les processus de paix se multiplient, semant parfois la confusion. Dans l’entretemps, la population continue à s’enfoncer dans la crise humanitaire sans précédent en RDC. Seuls les Congolais peuvent bouger les lignes à travers la pression populaire et la mobilisation.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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