
Dans cet entretien exclusif, Robert Bourgi revient sur ses relations avec les présidents sénégalais, de l’ère Abdoulaye Wade à celle de Macky Sall. Entre fidélités personnelles, rôle de facilitateur en coulisses et regard critique sur la fin du dernier mandat, l’avocat franco-libanais livre sa version des faits et revendique une constante : celle d’un homme de réseaux au service des chefs d’État. Une analyse sans détour alors que Macky Sall vient de passer son grand oral pour le poste de Secretaire général de l’ONU.
Au fil de ses réponses, Robert Bourgi retrace plus de deux décennies d’influence et de proximité avec le pouvoir sénégalais. Il évoque une transition politique vécue « sereinement », conteste certaines lectures de sa relation avec Macky Sall et revient sur des épisodes clés, notamment les tentatives d’apaisement en 2023-2024.
Une transition entre Abdoulaye Wade et Macky Sallvécue « sereinement »
Abdoulaye Wade, votre ami de longue date, a perdu face à Macky Sall en 2012. Avez-vous vécu cette alternance comme une simple transition démocratique, ou comme un repositionnement stratégique de vos propres réseaux au Sénégal ?
Robert Bourgi : J’ai vécu la transition démocratique entre le président Abdoulaye Wade et le président Macky Sall de manière extrêmement sereine. J’étais très lié au président Abdoulaye Wade, que j’appelais « tonton ». Il m’appelait « mon neveu », et son fils Karim m’appelait également « tonton ».
Il n’a vu aucun inconvénient à ce que je me mette immédiatement au service du président Macky Sall ; au contraire, il m’y a encouragé. Aucun problème. « L’enfant du pays » auprès du président, j’ai battu Diouf en 2000, tu t’es mis à mon service sans difficulté, et aujourd’hui, quel que soit le président, je lui cède la place de la manière la plus démocratique qui soit.
Je me suis donc mis au service du président Sall sans aucune hésitation. Je n’ai absolument pas eu besoin de repositionner mes réseaux : au Sénégal, ce sont toujours les mêmes. Je suis un enfant du pays, lié à des personnalités de tous bords, à des chefs politiques de tous horizons.
Je suis Robert Bourgi, c’est tout. Il n’y a pas d’autres questions, pas d’autres réponses.
Une relation revendiquée avec Macky Sall
Macky Sall vous a décoré de la médaille de Commandeur de l’ordre national du Lion, alors même que sa présidence niait officiellement tout lien avec vous. Cette distinction était-elle une reconnaissance personnelle ou le signe d’une dette politique ?
Robert Bourgi : J’ignorais que la présidence et l’entourage de Macky Sall niaient toute proximité avec le pouvoir en place. J’ai toujours été, en France comme partout en Afrique, lié avant tout personnellement aux chefs d’État : avec Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy, et avec tous les chefs d’État, onze au total, que j’ai servis pendant plus de trente ans.
Je dois apporter une précision importante : il est vrai que le président Macky Sall m’a décoré du grade de commandeur dans l’Ordre national du Lion. Mais ce point mérite d’être clarifié. C’est en réalité le président Abdou Diouf qui m’a décerné ce grade ; il n’a simplement pas eu le temps de me le remettre officiellement.
J’avais alors demandé au président Macky Sall de procéder à la cérémonie. Il m’a répondu : « Aucun problème Robert, je te décorerai de la manière la plus officielle qui soit », dans son bureau, entouré de ma famille et de mes amis, ce qui a été fait.
Ainsi, la distinction n’a pas été attribuée par le président Macky Sall, mais bien par le président Abdou Diouf. Je tiens à ce que cette précision soit clairement établie.
Il n’y a ni logique de reconnaissance, ni dette. Ces arguments sont infondés. Le président Macky Sall n’avait aucune dette à mon égard, pas plus que je n’en avais envers lui. J’ai servi loyalement et efficacement, comme je l’ai toujours fait. Lorsqu’il a quitté le pouvoir, il n’existait aucun lien de dépendance.
Par ailleurs, ceux qui affirment que je n’étais pas proche du président Macky Sall sont démentis par les faits. La décoration remonte à 2015, et j’ai continué à servir jusqu’en 2024. J’ai été l’un des derniers à être reçu par le président, le 24 septembre 2023, en présence de membres de sa famille et de son entourage proche.
J’ai également été parmi les premiers informés de sa décision de ne pas briguer un troisième mandat, le 24 juin 2023.
Médiation et apaisement en 2024
Vous affirmez avoir facilité, avec Pierre Atépa Goudiaby, la décision de Macky Sall de gracier Sonko et Diomaye Faye début 2024. Sans cette intervention, pensez-vous que la transition démocratique au Sénégal aurait pu se dérouler aussi pacifiquement ?
Robert Bourgi : Il faut préciser une chose, pour que cela soit entendu et consigné.
Le 1er janvier 2024, je reçois un appel de Pierre Goudiaby Atépa. Il me dit : « Grand frère » — je suis son aîné — « je n’ai plus le contact personnel du président Macky Sall. Est-ce que tu pourrais me le redonner, avec son accord bien sûr ? Je voudrais lui présenter mes vœux. »
Je lui réponds : aucun problème. Je me rapproche alors du président Macky Sall. Je l’appelle et lui explique que Pierre Atépa souhaite lui présenter ses vœux, malgré les propos très durs qu’il avait pu tenir à son égard ces derniers temps. Il voulait savoir s’il pouvait reprendre contact, dans un esprit d’apaisement.
Le président Macky Sall me répond : « Aucun problème. Il a choisi la bonne personne pour avoir mon numéro. » J’ai donc rappelé Pierre Goudiaby Atépa et lui ai communiqué le numéro. Le contact a ainsi été rétabli.
C’est le seul rôle que j’ai joué.
En revanche, il faut dire que c’est à partir de cet échange entre Pierre Goudiaby Atépa et le président Macky Sall qu’un processus d’apaisement a commencé à s’installer au Sénégal, entre le pouvoir en place et Ousmane Sonko. Pierre Goudiaby Atépa a joué un véritable rôle de médiateur dans cette séquence.
Je n’ai joué aucun autre rôle que celui de facilitateur de contact. Le mérite de la médiation et du rapprochement revient entièrement à Pierre Goudiaby Atépa, notamment dans le processus de réconciliation entre le président et les autres acteurs, y compris les prisonniers politiques.
Désaccords et fin de règne
Vous étiez son « ami comme un frère » selon vos propres mots, et aujourd’hui vous estimez qu’une candidature de Macky Sall à l’ONU serait une insulte à la mémoire des morts de 2021-2024. Quand exactement avez-vous compris que vous vous étiez trompé sur l’homme ?
Robert Bourgi : Je ne me suis pas trompé sur l’homme : le président Macky Sall est un homme généreux, un homme de paix.
Il est vrai, toutefois, que les derniers temps de sa présidence n’ont pas été les plus apaisés. Les années de braise, entre 2021 et 2023, ont été, selon moi, mal gérées. Il a été mal conseillé, entouré d’un cercle plutôt belliqueux, et s’est laissé emporter.
Je n’ai pas été d’accord non plus avec la manière dont il a envisagé sa candidature au poste de secrétaire général des Nations unies. Il aurait dû, conformément aux usages, revenir au Sénégal, présenter sa démarche et solliciter l’aval des autorités.
Cela n’a pas été fait. Il est passé, de manière assez inappropriée et inélégante, par la voix du président du Burundi, alors président en exercice de l’Union africaine. La procédure dite « du silence » a ensuite été engagée, mais elle ne correspondait pas à une démarche pleinement orthodoxe.
C’est pour ces raisons que je me suis opposé à cette candidature. Il aurait dû agir comme ses prédécesseurs : se retirer dignement, à l’image du président Abdou Diouf ou du président Abdoulaye Wade, et mettre son expérience ainsi que son réseau international au service du nouveau pouvoir.
Responsabilités et héritage politique
Vous qui l’avez soutenu, défendu, présenté comme « un grand président » pendant plus de dix ans, comment expliquez-vous que son règne se soit terminé sur des dizaines de morts et une jeunesse sénégalaise en révolte ? Qui a la responsabilité dans ce que Macky Sall est devenu au pouvoir ?
Robert Bourgi : Je considère que le président Macky Sall reste un grand président, mais que la fin de son règne a été entachée par des erreurs graves.
La responsabilité est partagée. Elle tient à la fois à son entourage, qui a souvent été dans une logique de confrontation, et à certaines décisions qui n’ont pas permis d’apaiser les tensions.
Le président s’est laissé entraîner dans une dynamique qui n’était pas conforme à sa nature profonde. Il aurait dû écouter davantage, s’ouvrir, et éviter l’escalade.
L’histoire retiendra à la fois les avancées importantes réalisées sous sa présidence et les crises qui ont marqué ses dernières années au pouvoir.



