RDC : polémique autour d’un projet d’accueil de migrants afghans soutenu par les États-Unis


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Trump et Tshisekedi
Trump et Tshisekedi

Une affaire aux contours encore flous, mais aux répercussions déjà considérables. En République démocratique du Congo, l’éventualité d’un transfert de migrants afghans depuis le Qatar, dans le cadre d’un accord avec les États-Unis, provoque une vive controverse politique et sociale. Au cœur des critiques, l’opposant Martin Fayulu, qui accuse le Président Félix Tshisekedi de « sabotage ».

En RDC, la pilule de l’accueil de migrants expulsés des États-Unis passe difficilement. Alors que la situation d’un premier groupe de Colombiens débarqués n’est pas encore réglé, le cas des alliés afghans des États-Unis actuellement au Qatar suscite une levée de boucliers dans la classe politique.

Une annonce qui déclenche une tempête politique

Tout part de révélations sur des négociations entre Kinshasa et Washington portant sur l’accueil temporaire de migrants afghans ayant collaboré avec l’armée américaine durant la guerre en Afghanistan (2001-2021). Selon plusieurs sources concordantes, la RDC servirait de pays de transit pour ces ressortissants, en attendant leur réinstallation définitive ailleurs.

Mais l’arrivée récente d’un premier groupe de migrants refoulés des États-Unis – une quinzaine de personnes d’origine latino-américaine – a suffi à mettre le feu aux poudres. Dans un contexte déjà marqué par des tensions économiques et sécuritaires, notamment dans l’est du pays, l’opinion publique s’est rapidement emparée du sujet. Sur les réseaux sociaux, Martin Fayulu a dénoncé une décision qu’il juge dangereuse : selon lui, accepter un tel dispositif reviendrait à exposer davantage un pays déjà fragilisé. Une critique qui s’inscrit dans une opposition plus large à la politique de Félix Tshisekedi.

Un accord diplomatique aux motivations complexes

Derrière la polémique, se dessine une réalité diplomatique plus nuancée. L’accord évoqué serait un mécanisme temporaire financé par les États-Unis, visant à gérer une population d’Afghans bloqués dans des pays tiers, notamment au Qatar. Ils avaient été évacués après la prise de pouvoir des talibans en 2021, à la suite du retrait américain.

Washington, confronté à des blocages administratifs et politiques internes, cherche depuis plusieurs années des solutions alternatives pour relocaliser ces anciens alliés. Dans ce contexte, certains pays acceptent de servir de plateformes de transit, moyennant des compensations financières et diplomatiques. Pour Kinshasa, un tel accord pourrait représenter une opportunité de renforcer ses relations avec les États-Unis et d’obtenir un soutien accru, notamment dans les domaines sécuritaire et économique. Mais cette stratégie n’est pas sans risques, tant sur le plan intérieur qu’international.

Le refus catégorique des principaux concernés

Autre élément clé du dossier : l’opposition ferme des migrants eux-mêmes. Plus de 1 100 Afghans actuellement hébergés à Doha rejettent l’idée d’un transfert vers la République démocratique du Congo. Dans des déclarations relayées par des ONG et des médias internationaux, ils expriment leur inquiétude face à une destination perçue comme instable et étrangère à leur culture. Ces familles, composées d’hommes, de femmes et d’enfants, rappellent qu’elles avaient reçu des garanties des États-Unis en échange de leur soutien durant la guerre en Afghanistan. Pour elles, un transfert vers un pays africain en crise constitue une rupture de ces engagements.

Plusieurs témoignages font également état d’une peur profonde de revivre une situation d’insécurité, après des années de conflit et d’exil. Certains évoquent des conditions de vie précaires dans les centres de transit et redoutent un nouveau déracinement sans garanties claires sur leur avenir. Des organisations de défense des droits humains alertent, de leur côté, sur le risque de transfert forcé et sur l’absence de transparence entourant les modalités exactes de cet accord. Enfin, ce refus collectif fragilise davantage la mise en œuvre du dispositif envisagé et pourrait contraindre Washington à revoir sa stratégie. Leur position met ainsi l’administration américaine dans une situation délicate, entre impératifs politiques internes et obligations morales vis-à-vis de ses anciens alliés.

Des tensions diplomatiques naissantes

L’affaire ne se limite pas à un face-à-face entre Kinshasa et son opposition. Elle commence déjà à produire des effets diplomatiques inattendus. La Colombie a ainsi demandé le rapatriement immédiat de ses ressortissants récemment arrivés en République démocratique du Congo, dénonçant un traitement jugé discriminatoire.

Au-delà de ce cas, plusieurs chancelleries suivent désormais le dossier avec attention, redoutant un précédent qui pourrait concerner leurs propres citoyens. Cette crispation diplomatique pourrait fragiliser davantage la position de Kinshasa sur la scène internationale, à un moment où le pays cherche à renforcer ses partenariats stratégiques. Elle met également en lumière l’absence de cadre multilatéral clair pour encadrer ce type de transferts, souvent négociés de manière bilatérale et opaque. Enfin, cette situation pourrait raviver les débats au sein des organisations internationales sur la responsabilité des États dans la protection des migrants.

Cet épisode illustre les limites d’un système de « délocalisation migratoire » de plus en plus utilisé par les grandes puissances. En externalisant la gestion des flux migratoires, celles-ci s’exposent à des critiques sur le respect des droits humains et sur le transfert de responsabilités vers des pays aux capacités d’accueil limitées.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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