Mortalité maternelle : pourquoi l’Afrique subsaharienne reste l’épicentre d’une tragédie évitable


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Mortalité maternelle

En mai 2025, le Dr Sennen Hounton, directeur régional de l’UNFPA pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, rappelait que plus de 70 % des décès maternels dans le monde surviennent en Afrique subsaharienne. Neuf mois plus tard, alors que les coupes dans l’aide internationale produisent leurs premiers effets dévastateurs, ce constat n’a fait que se durcir. Retour sur les ressorts d’une hécatombe que rien, en l’état, ne semble pouvoir enrayer.

Le 5 mai 2025, lors d’un webinaire organisé par le REMAPSEN à l’occasion de la Journée internationale de la sage-femme, le Dr Hounton posait des chiffres sans appel : environ 712 femmes meurent chaque jour dans le monde de complications liées à la grossesse ou à l’accouchement. Sur les 260 000 décès maternels recensés en 2023 par le rapport interagences OMS/UNICEF/UNFPA/Banque mondiale, 182 000 sont survenus en Afrique subsaharienne,soit 70 % du total mondial. Dans la seule région d’Afrique de l’Ouest et du Centre, une femme meurt toutes les quatre minutes. Pour chaque décès, 20 à 30 femmes souffrent de complications graves entraînant des handicaps durables.

Le ratio de mortalité maternelle illustre l’ampleur du fossé : 346 décès pour 100 000 naissances vivantes dans les pays à faible revenu, contre 10 dans les pays riches. Le Soudan du Sud (1 223), le Tchad (1 063) et le Nigeria (1 047) affichent les taux les plus élevés de la planète.

Des causes médicales, un désert sanitaire

Les pathologies qui tuent ces femmes – hémorragie post-partum, éclampsie, infections, complications de l’avortement à risque, travail dystocique – sont traitées en routine dans les hôpitaux du Nord. Par contre, en Afrique subsaharienne, elles deviennent mortelles en raison d’un enchaînement de carences que la santé publique a formalisé sous le modèle des « trois retards » : retard dans la décision de consulter, souvent lié à la méconnaissance des signes de danger et aux pesanteurs culturelles ; retard pour atteindre un centre de soins, faute de routes et de transports ; retard dans la prise en charge, du fait de structures sous-équipées et d’un personnel insuffisant.

Le déficit de sages-femmes cristallise le problème. Dans les pays à revenu élevé, 99 % des accouchements sont assistés par du personnel qualifié. Ce taux chute à 73 % dans les pays pauvres. L’UNFPA estime qu’il manque un million de sages-femmes dans le monde, dont une part majeure en Afrique. Or, des sages-femmes correctement formées et équipées pourraient prévenir jusqu’à 61 % des décès maternels.

Bien au-delà de la médecine

« La mortalité maternelle n’est pas seulement un problème médical ; c’est une question de volonté politique, de justice sociale et de droits humains », martelait le Dr Hounton. Les inégalités de genre, accès limité à la planification familiale, mariages précoces, grossesses adolescentes, aggravent considérablement le risque. La pauvreté érige des barrières à chaque étape du parcours de soins. Le lien avec l’instabilité politique est tout aussi documenté : 64 % des décès maternels surviennent dans des pays en conflit ou en situation de fragilité, où le ratio de mortalité maternelle atteint 504 pour 100 000. C’est cinq fois supérieur à celui des pays stables.

2025-2026 : le spectre du recul

Depuis les déclarations du Dr Hounton, la situation s’est encore assombrie. Les réductions massives de l’aide au développement, notamment la fin du soutien de l’USAID à de nombreux programmes de santé maternelle, ont entraîné la fermeture de services essentiels. En République centrafricaine, les salaires de sages-femmes ont été suspendus. Au Tchad, des centaines de postes sont menacés. Les acquis de deux décennies vacillent.

Le changement reste possible

Pourtant, plusieurs pays prouvent qu’une autre trajectoire existe. Le Burkina Faso, malgré la crise sécuritaire, a réduit son ratio de mortalité maternelle de 787 à 242 pour 100 000 naissances entre 1990 et 2023, grâce à la formation des sages-femmes, la décentralisation des soins et la gratuité de la césarienne. La Sierra Leone a enregistré une baisse de 79 % en vingt-trois ans. Les leviers sont connus et duplicables. L’engagement politique durable, l’investissement dans les sages-femmes et la suppression des barrières financières.

« Des changements sont possibles. C’est une question sociétale, où ensemble nous disons plus jamais ça », lançait le Dr Hounton en mai dernier. En février 2026, cet appel résonne avec une urgence redoublée.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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