Souad Massi : avec Zagate, un cri lucide entre Paris et Alger


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Souad Massi Zagate
Souad Massi Zagate

Avec Zagate, « ça se gâte » en dialecte algérois, sorti le 6 mars 2026, Souad Massi retrouve le devant de la scène avec un album incandescent, porté par le rock, le blues et l’afrobeat. Onze titres où la chanteuse franco-algérienne ne console plus mais témoigne, accuse et refuse le silence. Elle se produira le 18 juin au Théâtre du Châtelet, à Paris, dans un moment qui dépasse le cadre musical : celui d’une artiste restée profondément attachée à l’Algérie, tout en plaidant depuis longtemps pour un dialogue apaisé entre Alger et Paris.

Zagate, quand Souad Massi troque la consolation pour le témoignage

Souad Massi n’a jamais eu besoin de suivre les modes pour imposer sa voix. Depuis ses débuts, elle s’est construite une place singulière, entre folk, rock, chaâbi et chanson d’auteur. Avec Zagate, elle pousse cette trajectoire plus loin. Le titre de l’album, dérivé du français « ça se gâte » et passé dans le parler populaire algérien pour annoncer que les choses tournent mal, donne le ton : il ne s’agit plus seulement de mélancolie ou de blessures intimes, mais d’un regard frontal sur le monde tel qu’il va. Guerres, violences faites aux innocents, exploitation des enfants au Congo, montée des haines : la musique, ici, ne console pas. Elle témoigne.

Sur plusieurs titres, les guitares se font plus électriques, les rythmiques plus heurtées, comme si la douceur habituelle de Souad Massi acceptait enfin de se fissurer pour laisser passer la colère

Souad Massi, éclaireuse culturelle entre Alger et Paris

Pour la première fois à ce point, Souad Massi fait du rock un outil revendicatif. La production de Justin Adams, qui signe également les guitares, élargit sa palette vers le blues et l’afrobeat. Deux collaborations marquantes complètent le tableau : Gaël Faye, sur le morceau D’ici, de là-bas, et Youssoupha, sur Congo Connection. L’ensemble compose l’œuvre la plus libre et la plus audacieuse de sa carrière.

Son concert prévu le 18 juin 2026 au Théâtre du Châtelet s’annonce comme l’un des temps forts de cette nouvelle séquence. Dans cette salle parisienne emblématique, Souad Massi viendra défendre un disque qui ne ressemble à aucun de ses précédents par son intensité politique, tout en restant fidèle à ce qui fait sa marque : la douceur n’y signifie jamais l’effacement, mais une manière de tenir, de dire, de transmettre.

Cette cohérence artistique explique la place à part qu’elle occupe depuis plus de vingt ans. Souad Massi n’a jamais cessé de faire dialoguer plusieurs mondes : l’Algérie et la France, la langue du cœur et celle de l’exil, la poésie et la lucidité. C’est ce qui donne à son retour, et à ce Zagate en particulier, une résonance aussi forte.

Une artiste attachée à l’Algérie et à l’idée d’un pont avec la France

Si Souad Massi vit et travaille entre plusieurs horizons, son lien avec l’Algérie demeure central. Cet attachement n’a jamais disparu de sa musique, ni de ses prises de parole. Sans se situer dans un registre partisan, elle a toujours défendu une vision sensible, exigeante et apaisée des relations entre la France et l’Algérie.

En mars 2025, alors que la crise diplomatique entre les deux pays était vive, elle confiait à l’AFP être « triste » de cette dégradation et appelait au dialogue, comparant la relation franco-algérienne à celle d’un couple qui doit continuer à se parler. Cette image, simple et forte, résume assez bien sa position : reconnaître les blessures, sans renoncer à l’idée d’un rapprochement. Elle s’inscrit depuis longtemps dans cette logique de passerelle, persuadée que l’histoire commune, aussi douloureuse soit-elle, ne peut pas être gérée uniquement par la crispation. L’image du couple qui doit continuer à se parler résume bien sa position, et résonne aujourd’hui avec les thèmes de Zagate : reconnaître les blessures, refuser la haine, mais ne pas renoncer à l’idée d’un rapprochement.

Cette parole prend un relief nouveau au moment où quelques signes de détente réapparaissent entre Paris et Alger. Le récent échange téléphonique entre les chefs de la diplomatie française et algérienne, Jean-Noël Barrot et Ahmed Attaf, le 16 mars 2026, va dans le sens d’une reprise prudente du dialogue. Dans un tel contexte, la voix de Souad Massi apparaît presque comme celle d’une éclaireuse culturelle : une artiste qui, bien avant les gestes diplomatiques, soutenait déjà l’idée qu’il fallait rouvrir les chemins de la discussion.

Le Châtelet aujourd’hui, Alger en ligne d’horizon

L’autre élément important est son désir de renouer plus directement avec le public algérien. En 2025, lors d’un concert à la Philharmonie de Berlin, elle confiait avoir reçu des propositions pour retrouver la scène algérienne, après une absence d’environ dix ans liée notamment à des raisons personnelles et à son soutien au Hirak en 2019. De quoi nourrir l’idée d’un grand retour à Alger, qui aurait une portée symbolique forte

Car chez Souad Massi, revenir chanter en Algérie serait aussi une manière de retisser un lien vivant avec un public, une mémoire, une histoire personnelle et collective. Cela correspond à l’image qu’elle donne depuis des années : celle d’une artiste libre, profondément liée à son pays d’origine, mais refusant les enfermements identitaires ou les oppositions stériles.

Son passage au Châtelet, en juin, peut donc être lu comme une étape importante. Paris sera le lieu d’un nouveau rendez-vous musical, mais avec, en arrière-plan, cette autre promesse : celle d’un retour espéré à Alger. Entre les deux rives, Souad Massi continue d’occuper une place rare. Avec Zagate, elle rappelle que lorsque tout se gâte, la musique reste l’un des derniers lieux où la vérité ose encore respirer

Zainab Musa
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Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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