Somaliland : à Washington, Irro met Berbera dans la balance pour convaincre les États-Unis


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Abdirahman Mohamed Abdullahi, président du Somaliland
Abdirahman Mohamed Abdullahi, président du Somaliland

Le président du Somaliland, Abdirahman Mohamed Abdullahi « Irro », enchaîne les rencontres à Washington depuis le 5 septembre. Au-delà de l’agenda diplomatique officiel, Hargeisa cherche à convaincre l’administration Trump qu’une reconnaissance servirait directement les intérêts américains pour le contrôle des routes de la mer Rouge, la lutte contre les Houthis, l’accès au port de Berbera et, à terme, l’accès aux minerais critiques.

Arrivé le 5 septembre à la tête d’une importante délégation comprenant les ministres des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Aviation civile, Abdirahman Mohamed Abdullahi effectue sa première visite aux États-Unis depuis son élection à la présidence du Somaliland, en novembre 2024. La présidence somalilandaise présente le déplacement comme consacré au renforcement des relations diplomatiques, sécuritaires et économiques avec Washington.

Le Somaliland réclame une reconnaissance internationale depuis qu’il a proclamé son indépendance de la Somalie, en 1991. Une étape a été franchie en décembre 2025, quand Israël est devenu le premier État membre de l’ONU à reconnaître officiellement la république autoproclamée. Hargeisa vise désormais Washington.

Berbera, l’argument qui a changé de valeur

Les tensions en mer Rouge et autour du détroit de Bab-el-Mandeb ont fait grimper la valeur stratégique de la côte somalilandaise. Face au Yémen et aux zones tenues par les Houthis, Berbera dispose d’un port en eaux profondes et d’un aérodrome capable d’accueillir de gros porteurs.

Le 26 novembre 2025, le commandant de l’AFRICOM, le général Dagvin Anderson, s’est rendu à Hargeisa puis à Berbera avec plusieurs officiers supérieurs. L’armée américaine a inspecté le port et son aérodrome pour évaluer leur capacité opérationnelle, dans le cadre d’une tournée régionale consacrée à la coopération sécuritaire et à la lutte antiterroriste.

Hargeisa a depuis cherché à transformer cet intérêt militaire en levier politique. En février, le ministre somalilandais de la Présidence, Khadar Hussein Abdi, a déclaré à l’AFP que son gouvernement était prêt à donner aux États-Unis un accès exclusif à ses ressources minières, notamment des terres rares, et à leur ouvrir des bases militaires. « Nous pensons que nous parviendrons à un accord avec les États-Unis », a-t-il ajouté.

Jusqu’à 2 000 soldats pour Gaza

Le président somalilandais multiplie par ailleurs les gestes destinés à présenter son territoire comme un partenaire sécuritaire des États-Unis et d’Israël. En marge de la conférence MEAD à Washington, il a indiqué au Jerusalem Post que le Somaliland pourrait fournir jusqu’à 2 000 soldats à la force internationale de stabilisation prévue pour Gaza, à condition qu’une demande formelle lui soit adressée par Washington ou Jérusalem. Il a précisé n’avoir reçu, à ce stade, aucune sollicitation en ce sens et ne pas se porter volontaire de sa propre initiative.

Le 11 septembre, à l’occasion du 25e anniversaire des attentats, il s’est rendu au mémorial du Pentagone consacré aux 184 victimes de l’attaque, où il a réaffirmé la solidarité du Somaliland avec les États-Unis dans la lutte contre le terrorisme.

Une reconnaissance qui reste hors de portée

La position américaine, elle, n’a pas bougé. Un rapport du département d’État remis au Congrès en juin 2026 réaffirmait que Washington continue de considérer le Somaliland comme partie intégrante de la Somalie, dans ses frontières de 1960. En changer exposerait les États-Unis à une crise avec Mogadiscio, avec lequel ils coopèrent contre les Chabab et l’organisation État islamique.

Washington n’a pas donné à ce déplacement les apparences protocolaires d’une visite d’État. Des échanges avec des responsables américains et des élus du Congrès sont toutefois prévus, dont le sénateur républicain Ted Cruz, défenseur de longue date de la reconnaissance du Somaliland.

La dynamique engagée avec Israël, elle, s’est accélérée lorsqu’en juin, Irro a effectué la première visite d’État d’un président somalilandais en Israël, où son gouvernement a ouvert une ambassade à Jérusalem, signé une déclaration de partenariat stratégique avec Benjamin Netanyahou et annoncé son intention de rejoindre les Accords d’Abraham.

Un rendez-vous vitrine au Hudson Institute

Ce lundi 14 septembre, Abdirahman Mohamed Abdullahi doit prononcer un discours au Hudson Institute, à l’occasion d’une rencontre intitulée « Somaliland as a Strategic Partner in the Horn of Africa », suivi d’un échange avec le chercheur Joshua Meservey. L’institut présente le Somaliland comme un acteur dont l’importance s’est accrue avec les tensions autour de l’Iran, les activités des Houthis et la présence croissante de la Chine et de la Russie en Afrique de l’Est.

Pendant trois décennies, Hargeisa a surtout demandé au monde de reconnaître une réalité déjà en place, celle d’un territoire doté de son propre gouvernement, de sa monnaie, de ses forces de sécurité et de ses institutions. Irro change de méthode et cherche désormais à démontrer que cette reconnaissance profiterait directement aux intérêts américains. Reste à savoir si Donald Trump jugera l’offre suffisamment intéressante pour rompre avec trois décennies de politique américaine sur la Corne de l’Afrique.

Idriss K.Sow
Journaliste-essayiste mauritano-guinéen, il parcourt depuis une décennie les capitales et les villages d’Afrique pour chroniquer, en français, les réalités politiques, culturelles et sociales de l'Afrique
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