Sidi Mohamed Kagnassi : « l’Afrique doit prendre en main l’industrialisation de son coton »


Lecture 4 min.
Récolte du coton
Récolte du coton

Le coton africain peine à trouver preneur. La chute des cours mondiaux et la concurrence internationale font grimper les volumes invendus à des niveaux inédits. Une menace directe pour les économies d’Afrique de l’Ouest, encore largement dépendantes des exportations de matières premières brutes. Pour Sidi Mohamed Kagnassi, propriétaire d’Ivoire Coton, la sortie de crise passe par deux approches complémentaires : mieux valoriser la qualité du coton africain et, surtout, accroître sa transformation locale.

Dans les ports d’Afrique de l’Ouest, les entrepôts regorgent du coton récolté en 2024-2025. Une situation inhabituelle pour la filière : « les entrepôts sont vidés fin juin d’habitude, mais cette année tous nos magasins à Lomé sont pleins », constate Blaise Agbozo, représentant du groupe R-Logistic au Togo, au micro de RFI. Même tableau à Abidjan, Bamako, Ouagadougou, Cotonou : fin septembre 2025, les invendus atteignaient des records, au moins 200 000 tonnes selon Kassoum Koné, président de l’Association cotonnière africaine (AIC).

L’atonie de la demande mondiale a par ailleurs entraîné une baisse progressive des cours. En dix-huit mois, les prix ont chuté de 25 % : de 2,2 dollars le kg en mars 2024, ils sont tombés à 1,66 dollars le kg en novembre 2025, un minimum depuis la crise du Covid-19, sans aucune volatilité susceptible d’ouvrir une fenêtre de vente. « On patauge tous, comme pris dans un marécage », confie un négociant sous couvert de l’anonymat.

« Aucun vendeur n’est en position de force »

Une crise encore accentuée par les soubresauts de la politique douanière américaine. Washington exporte traditionnellement son coton vers la Chine, mais l’annonce de hausses tarifaires a redirigé une partie des volumes vers le Bangladesh, premier débouché du coton africain.

« Dans un contexte de surproduction mondiale, aucun vendeur n’est en position de force. Bien souvent, les sociétés cotonnières ouest-africaines ont dû accepter des ventes à perte. Heureusement, les cultivateurs ont été préservés par le prix d’achat garanti par les États, ce qui a évité une crise majeure dans les régions rurales cotonnières », analyse l’homme d’affaires Sidi Mohamed Kagnassi, devenu acteur de la filière en rachetant Ivoire Coton en décembre 2024.

Si la baisse des cours mondiaux a relativement épargné les producteurs, elle fragilise les économies d’Afrique de l’Ouest qui exportent de grands volumes de coton brut, notamment le Mali, le Bénin, le Burkina Faso et la Côte d’Ivoire.

Valoriser davantage le coton africain

La plupart des grands producteurs mondiaux de coton (Brésil, Inde, Chine, Australie, États-Unis) subventionnent toujours leurs agriculteurs, ce qui pourrait les inciter à produire davantage. Un rééquilibrage entre l’offre et la demande paraît donc exclu à court terme.

L’Afrique de l’Ouest est-elle pour autant condamnée à attendre que le marché lui soit plus favorable ? Sidi Mohamed Kagnassi plaide pour une stratégie offensive. « Le coton africain est reconnu pour sa qualité supérieure, sans que cet atout soit suffisamment valorisé dans les produits finis. Sa culture utilise aussi peu d’intrants, la rendant particulièrement durable. Pourquoi ne pas créer un label « Coton d’Afrique », qui deviendrait un argument commercial pour des produits textiles de qualité ? », propose-t-il.

Transformation locale

Cette crise crée surtout une fenêtre pour repenser la filière cotonnière africaine. « Pour réduire notre dépendance aux cours mondiaux et aux acheteurs étrangers, tout en augmentant nos revenus, une voie s’impose : assurer localement la transformation de notre production. Je suis convaincu que l’Afrique doit prendre en main l’industrialisation de son coton », défend l’entrepreneur.

L’essentiel de la valeur ajoutée du coton se concentre en effet dans la transformation (filature, tissage et surtout confection), largement réalisée hors d’Afrique et donc captée par des acteurs étrangers. Plusieurs gouvernements – Côte d’Ivoire, Bénin, Sénégal, Togo – défendent actuellement une industrialisation locale de leurs matières premières. Le contexte semble favorable à un changement d’échelle, qui nécessite certes des capitaux, mais dont la rentabilité pourrait s’avérer déterminante.

« Investir dans la transformation du coton peut changer le visage de l’Afrique de l’Ouest, la rendre plus prospère et plus autonome. Financiers et industriels ne doivent pas laisser passer cette opportunité de créer des emplois et des revenus pour nos économies », conclut Sidi Mohamed Kagnassi.

Maceo Ouitona
LIRE LA BIO
Maceo Ouitona est journaliste et chargé de communication, passionné des enjeux politiques, économiques et culturels en Afrique. Il propose sur Afrik des analyses pointues et des articles approfondis mêlant rigueur journalistique et expertise digitale
Newsletter Suivez Afrik.com sur Google News