Scorsese a le blues


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Mission accomplie pour Du Mali au Mississipi, le troisième volet de l’ambitieux projet de Martin Scorsese. Il a réussi à démontrer que le blues prend sa source dans l’actuel delta du fleuve Niger, au Mali. En un peu plus d’une heure, on en sort convaincu, tellement les preuves sont tangibles et la démonstration tient d’une belle logique.

Du Mali au Mississipi relève beaucoup plus du documentaire que de la fiction. Le docu-film (nommons-le ainsi) de Martin Scorsese suit Corey Harris, un jeune bluesman respectueux du travail des anciens. Le jeune homme aux dreadlocks part sur les traces d’anciens bluesmen encore vivants ou non. Il étudie le parcours de cette musique née dans la douleur, comprend les conditions dans lesquelles ces hommes sont arrivés à sortir de leurs tripes pareilles sonorités, et leur rend hommage pour leur œuvre belle, empreinte d’une douleur vive et touchante.

Conteurs de blues

A travers le Mississipi, le Bayou, et les contrées du Sud des Etats-Unis parsemées de champs de coton, on voit le jeune homme, guitare à la main, aller à la rencontre de ces génies du blues qui vivent encore dans leur vieille baraque, comme Taj Mahal ou Johnny Shines. A l’instar des conteurs africains, ceux-ci lui parlent d’un temps qu’il n’a pas connu, d’un temps où il ne faisait pas bon d’être noir. Avec leurs visages dont chaque ride représente une souffrance donnée, ils lui parlent de leur revenu quotidien (très bas) et de leurs conditions de travail (dans les champs) à cette époque.

Des images vidéo – dans un noir et blanc vieilli – de ces génies du blues tels que Son House, un bluesman qui jouait de la guitare comme s’il giflait les cordes, ou Muddy Waters, ramènent le téléspectateur au cœur de cette période douloureuse de l’Amérique ségrégationiste. Johnny Shines, un vieux de la vieille, parle de son compère, le talentueux Robert Johnson, décédé depuis. Le prodige serait mort à 27 ans avec 29 chansons à son actif.

Du Mississipi au Mali

Corey Haris, l’amoureux du blues sous toutes ses formes, descend de l’avion à l’aéroport Senou-Bamako, avec ses éternelles dreadlocks sur la tête. Après un petit tour chez Salif Keïta, il passe voir d’autres grands noms de la musique malienne tel que Habib Koité, avant de descendre à Niafunké, dans le delta du Niger, cher à Ali Farka Touré. Rencontre très chaleureuse entre les deux hommes. La joie qui anime le bluesman malien quand il voit un Africain-américain sur les terres de ses ancêtres, il le lui dira, sous un arbre à palabres, guitare à la main. Sur le fleuve, les deux hommes se laisseront aller à des improvisations musicales réussies.

On fait d’étonnantes découvertes en regardant Du Mali au Mississipi. L’instrument qui relie en premier le Mali au Mississipi, deux lieux distincts et en même temps très proches, c’est le tambour. Il apparaîtra avec Otha Turner, qui joue d’un fifre fabriqué avec une tige de canne à sucre et qui s’accompagne de percussions. On apprend par ailleurs que c’est John Lee Hooker qui aurait été le premier (ou l’un des premiers) à insuffler le groove (une musique dansante, très rythmée) au blues. Sur une vieille image, on voit des Blancs se trémousser sur une de ses chansons, sans savoir que c’est un Noir qui la joue. Aussi, y apprend-t-on qu’avant la guerre de Sécession, le tambour était interdit dans le Sud, ce qui expliquerait le choix de la guitare par ces hommes, pour évacuer leurs ressentiments.

Alan Lomax, l’altruiste

Un homme traverse ce docu-film depuis le début. Son nom revient sans cesse, et il est important de déborder du cadre du film pour mieux le situer. Il a pour nom Alan Lomax. Amoureux de toutes les musiques traditionnelles américaines, le musicologue arpente très tôt, avec son père puis seul, tout le Sud des Etats-Unis, doté d’une vieille machine à cylindre. Il va graver les voix des bluesmen, ce qui permettra ainsi au film d’avoir de la consistance, par une belle bande sonore. Bravant la ségrégation, l’homme (blanc) n’hésite pas à tendre la main aux bannis de la société. Comme Huddie Ledbetter, plus connu sous le nom de « Leadbelly », condamné à perpétuité pour meurtre et qui végétait dans une prison de Louisiane. Sur son enregistrement, le bagnard en profitera pour demander pardon au gouverneur de l’Etat, ce qui lui vaudra une grâce. Autre grand nom qui lui doit une grande partie de sa renommée internationale, McKinley Morganfield, plus connu sous le nom de Muddy Waters. En 1941, celui qui deviendra un légendaire bluesman n’était qu’un simple cueilleur de coton dans le Mississipi. Les enregistrements d’Alan Lomax lui permettront de percer.

« Pour se connaître, il faut connaître le passé », dit un passage du docu-film. Beaucoup de Noirs devraient désormais dire merci à Martin Scorsese pour leur avoir fait connaître une partie du leur. Vivement le prochain volet.

Du Mali au Mississipi de Martin Scorsese, 1h17

Sortie française le 24 mars 2004

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