Sarkozy à 31% : une victoire des idées de Le Pen ?

Le pari de Nicolas Sarkozy de ramener des électeurs frontistes vers la droite parlementaire, en leur tenant un discours que Jean-Marie Le Pen n’aurait pas renié, a marché. A-t-il « sarkocisé » l’électorat FN ou « lepenisé » l’UMP ?

Il est 20h00 et les résultats de l’élection présidentielle française viennent de tomber. Jean-Marie Le Pen ne recueille que 11% des suffrages, contre 17% en 2002 (19% avec les voix du Mouvement national républicain, MNR) et 15% en 1995. Une partie de son électorat a été séduite par le discours « à droite toute » de Nicolas Sarkozy, qui s’envole avec 30% des voix. Dans certains villages d’Alsace, qui avaient voté à près de 40% pour le président du Front national (FN) en 2002, c’est aujourd’hui le candidat du « nouveau rêve français » qui rafle la mise sur le même score.

Sur le plateau de la télévision publique France 2, l’ex Premier ministre Jean-Pierre Raffarin s’est très vite réjoui que son candidat de l’UMP a ramené une partie de l’électorat frontiste « dans le cadre républicain ». Mais la mission que Nicolas Sarkozy s’était fixée ne l’a-t-elle pas au contraire entraîné hors de ce cadre ?

« La victoire des idées de Jean-Marie le Pen »

« C’est la victoire des idées de Jean-Marie le Pen », a tranché la fille et directrice stratégique de campagne du candidat d’extrême droite sur la chaîne privée TF1, suivie dans son analyse par les piliers du parti. « C’est peut-être un recul électoral mais un très grand progrès des idées du FN », a assuré l’eurodéputé Carl Lang sur la chaîne privée M6, alors que Jean-François Touzé, directeur de la communication, a estimé que le FN « a gagné dans les esprits [car] Nicolas Sarkozy a pris une partie de notre électorat sur nos thèmes. »

Ces thèmes, ce sont notamment ceux qui ont trait à la patrie, l’insécurité et l’immigration. Nicolas Sarkozy les a développés depuis deux ans à coup de formules que Jean-Marie Le Pen a dû lui envier : elles vont des cités à nettoyer « au kärcher », et dont il va dégager la « racaille », à la définition du Français moyen, sur TF1, qui ne doit pas égorger de mouton dans sa baignoire ni exciser sa fille. La dernière touche a été donnée voilà un mois lorsqu’il a associé « immigration » et « identité nationale » dans un ministère qu’il se propose de créer.

Un passif qui a fait dire dimanche soir à l’ex ministre socialiste Bernard Kouchner que Nicolas Sarkozy « a combattu le FN avec des moyens extrêmement dangereux ». « Lorsqu’il s’agit de faire dériver le camp républicain vers des mots, des phrases, des affirmations, des comportements qui sont en réalité ceux de l’extrême droite, là je trouve qu’il y a une chose inquiétante pour la démocratie française », avait déjà affirmé François Bayrou en début de semaine dernière. Quant à Marie-Georges Buffet, la candidate du Parti communiste, elle juge que Nicolas Sarkozy est « dangereux non seulement pour nos droits sociaux, mais aussi pour nos droits démocratiques ». C’est pourquoi elle a dès hier appelé à voter pour Ségolène Royal.

De l’action et beaucoup de communication

Selon une étude récente du Cevipof (Centre d’étude de la vie politique française), 9% des électeurs français déclarent soutenir totalement Jean-Marie Le Pen. En enregistrant finalement 10,5% des suffrages, le président du FN a vu partir une majorité des 28% de ses électeurs qui se déclaraient également séduits par le président de l’UMP. Ce dernier leur donnera-t-il ce qu’ils attendent ?

Pour Jean-François Touzé, le contraire ne fait pas de doute : « Comme [Nicolas Sarkozy] ne mettra pas en œuvre cette politique, le balancier reviendra forcément vers nous », explique-t-il. Carl Lang estime que ses électeurs traditionnels ont été « abusés » par Nicolas Sarkozy alors que Bruno Mégret, le président du MNR qui s’est allié au FN, regrette que « beaucoup d’électeurs proches des idées de la droite nationale aient commis l’erreur de faire confiance à M. Sarkozy, qui ne pourra que les décevoir ».

Lors de ses deux passages au ministère de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy s’en est sorti avec un mélange d’action, de communication et de coups médiatiques exemplaires. Il se présente et est présenté dans les médias comme l’homme qui a mis fin à la double peine alors que des dizaines de personnes la subissent encore chaque semaine. La politique du chiffre et de la prime au résultat qu’il a instauré en matière de sécurité a eu des effets discutés et ne fait pas que des heureux au sein des forces de police.

Réduits à la même obligation de faire du nombre, les services de l’immigration ont parfois frôlé le ridicule, comme lors de la reconduite au Kosovo, par avion spécial et pour des dizaines de milliers d’euros, de la famille Raba. Au pire, des familles installées en France ont été divisées, au mieux, l’ex ministre de l’Intérieur a gagné du temps, comme cela a été et est toujours le cas avec les déboutés de la circulaire du 13 juin 2006.