Rose Black : « Ngeda est né dans une période de cyberharcèlement »


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Rose Black
Rose Black

Quelques jours après la sortie de « Ngeda (Live Session) », Rose Black revient pour Afrik.com sur les racines très personnelles de ce titre chanté en bassa’a. La chanteuse camerounaise raconte comment une période de cyberharcèlement l’a poussée à se tourner vers la mémoire de son grand-père, Jean Henri Mahop, disparu en 2007. Elle explique aussi la présence de la voix de son père au début du morceau et dévoile les ambitions de « Voix Noire », l’univers artistique qu’elle construit autour de la transmission, de la langue et de la mémoire familiale.

Parue le 2 octobre, la nouvelle version de « Ngeda » donne une autre ampleur à un morceau que Rose Black avait dévoilé en studio en novembre 2025. Choristes, décors naturels, microphone d’époque et Peugeot 404 rouge accompagnent cette fois la voix de l’artiste camerounaise.

Mais derrière cette mise en scène très travaillée se cache une histoire beaucoup plus intime. « Ngeda » est d’abord une adresse à son grand-père, Jean Henri Mahop. La chanson est aussi liée à une période difficile durant laquelle l’artiste raconte avoir subi une violente vague de cyberharcèlement. C’est dans ce contexte qu’un message vocal envoyé par son père est devenu l’un des éléments centraux du morceau.

Après avoir présenté cette nouvelle session live et l’univers de « Voix Noire », Afrik.com a voulu laisser Rose Black raconter elle-même ce qui se joue derrière les images et les mots.

Du cyberharcèlement à la mémoire familiale

« Ngeda » est né comme une lettre à votre grand-père, Jean Henri Mahop. Quel souvenir précis de lui a déclenché l’écriture du morceau ?

Rose Black : Je n’ai pas écrit « Ngeda » à partir d’un souvenir unique, mais plutôt d’une accumulation de souvenirs et d’une période particulièrement éprouvante.

En tant que créatrice de contenu, j’ai été confrontée à une vague de cyberharcèlement d’une grande violence, simplement pour avoir affirmé des prises de position sensées, mais différentes de ce qu’attend souvent la masse sur Internet. Dans ce climat de lynchage numérique, je me suis retrouvée très isolée.

Mon grand-père est décédé en 2007, lorsque j’étais encore jeune. Dans cette tempête, j’ai ressenti un besoin viscéral de m’adresser à lui, de me raccrocher à mes racines et à ce qu’il représente dans mon histoire familiale. « Ngeda » est devenu cette lettre ouverte, cette prière et cette conversation à travers le temps. Je ne voulais pas simplement chanter « sur » lui, mais chanter « à » lui.

La voix de votre père ouvre le titre. Comment cet enregistrement est-il né, et que dit-il exactement ?

Rose Black : Cet enregistrement est né directement de cet épisode de cyberharcèlement. À ce moment-là, mon père m’a envoyé un message vocal de réconfort. J’ai mis du temps à l’ouvrir, par peur d’y trouver des reproches ou un blâme.

Quand j’ai enfin écouté sa voix, j’y ai trouvé une force immense qui m’a redonné confiance. Il me dit : « C’est la guerre… ne lâche rien… tu as toute ma bénédiction. »

Cette phrase est devenue une lumière. J’ai perçu dans ce message un devoir de sang, un fil conducteur transmis par la lignée. Symboliquement, il était essentiel pour moi que le morceau s’ouvre sur la voix de mon père avant que la mienne ne prenne le relais. C’est la génération précédente qui vient poser sa bénédiction pour me donner la force d’avancer.

Qu’arrivez-vous à exprimer en bassa’a que vous exprimez autrement en français ? Comment transmettez-vous le sens de vos textes aux personnes qui ne parlent pas cette langue ?

Rose Black : Chanter en bassa’a me permet d’accéder à une forme d’intimité que je ne retrouve pas exactement en français.

C’est ma langue ancestrale. Même lorsque certaines personnes ne comprennent pas littéralement les paroles, il y a quelque chose qui passe par la sonorité, le rythme, la manière dont les mots sont prononcés et, surtout, par l’intention. En français, je peux expliquer précisément ce que je ressens. En bassa’a, j’ai l’impression de pouvoir le faire ressentir avant même de l’expliquer.

Je tiens cependant à ce que les personnes qui ne parlent pas bassa’a puissent entrer dans mes chansons. C’est pour cela que je travaille beaucoup sur la traduction, les sous-titres et le contexte autour des morceaux. Je ne veux pas que la langue soit une barrière ; je veux qu’elle devienne une porte d’entrée. L’émotion, elle, n’a pas besoin de traduction.

« Voix Noire », entre héritage africain et modernité

Le morceau existait déjà en 2025. Qu’avez-vous voulu lui apporter avec cette session live, et pourquoi avoir choisi ces paysages, les choristes et cette Peugeot 404 rouge ?

Rose Black : La version studio de « Ngeda » était très intime. Avec la session live, je voulais lui donner une dimension plus organique, presque chorale et spirituelle grâce à la présence des choristes, afin que ma parole individuelle devienne collective.

Visuellement, le décor crée un dialogue entre les époques. La Peugeot 404 rouge incarne un imaginaire africain vintage, une mémoire collective. Face à elle, ma tenue apporte une esthétique délibérément sculpturale, moderne et avant-gardiste, avec cette combinaison blanche structurée à col officier, ce corset en denim et ces sandales spartiates montantes.

C’est exactement le cœur de ma démarche dans « Voix Noire » : ne pas choisir entre l’héritage et une modernité futuriste, mais montrer qu’ils peuvent coexister dans un même espace.

Avec « Voix Noire », vous avez affirmé une nouvelle direction artistique. Qu’est-ce qui a provoqué ce tournant, et comment se traduira-t-il dans vos prochains titres et sur scène ?

Rose Black : « Voix Noire » est né d’un besoin de revenir à quelque chose de plus profond et de plus personnel. J’ai compris que je ne voulais plus seulement faire des chansons, mais construire un univers complet.

J’ai commencé à assumer pleinement le bassa’a, la mémoire familiale, la spiritualité et la transmission. Les prochains titres continueront d’explorer cet univers en mariant la narration, les textures organiques et des sonorités très contemporaines.

Sur scène, je souhaite que « Voix Noire » dépasse le cadre du simple concert pour devenir une véritable expérience globale, mêlant musique, visuels, lumière et mouvement.

« Ngeda » est la première porte d’entrée de cet univers.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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