Rires et déboires de l’audiovisuel burkinabé

Oumarou Sanfo

Fer de lance de la production audiovisuelle ouest-africaine, les industries culturelles burkinabés restent tout de même confrontées à d’épineux problèmes en matière de diffusion et de formation professionnelle. Pour parer à ces difficultés, la société Jovial’Productions travaille à une intégration verticale de la filière. Interview d’Oumarou Sanfo, administrateur général.

Si le Burkina est la vitrine de l’audiovisuel ouest-africain, il n’en demeure pas moins que le secteur pâtit de certains manques qui brident la filière. Au rang desquels la diffusion des œuvres et la formation professionnelle, notamment au niveau des acteurs. Créée en 1998, la société, [Jovial’Productions->
] – à qui l’on doit notamment la célèbre série Kadi Jolie – s’emploie à contourner ces difficultés en se chargeant elle-même d’opérer une intégration verticale de la chaîne de production, afin de dynamiser et d’optimiser son travail. Rencontré à Paris au Forum canadien sur l’entreprise de la culture. Oumarou Sanfo, administrateur général de la structure, revient sur le succès des séries burkinabés. Il dresse également un état des lieux des problèmes existants et explique comment son entreprise y fait face.

Afrik : Les sitcoms burkinabés sont célèbres dans toute la sous région. Comment expliquer ce succès ?

Oumarou Sanfo :
C’est vrai qu’on appelle Ouagadougou « La Mecque » du cinéma africain. Et il est vrai que l’implantation du Fespaco à Ouaga (Festival panafricain de cinéma et de la télévision de Ouagadougou, ndlr) a donné un certain dynamisme au secteur. Le Burkina a fait très tôt le choix du numérique au lieu de travailler en format cinéma, ce qui revient extrêmement cher. Or il faut savoir que le cinéma africain est uniquement financé par des subventions. Comme on le dit le plus souvent, « Qui dort sur la natte d’autrui, dort à terre ». Travailler sur le support vidéo permet de faire un foisonnement de productions. Donc on a mathématiquement plus de chances de trouver des produits de bonne qualité.

Afrik : Comment s’organise la chaîne de production des sitcoms?

Oumarou Sanfo :
Je prendrais le cas particulier de la série Kadi Jolie, dont nous avons mis cinquante épisodes en boîte. Ils ont été diffusés dans l’ensemble de l’Afrique francophone grâce au partenariat entre les télévisions nationales et CFI (Canal France Internationale, ndlr). La série est basée sur une nouvelle écriture cinématographique à savoir l’improvisation. Tous les acteurs se retrouvent chaque matin avec une idée maîtresse autour de laquelle ils vont commencer une improvisation sous la direction du réalisateur. Cela laisse éclater la spontanéité et la créativité des acteurs. Et il faut reconnaître le génie de Idrissa Ouedraogo qui a su tirer le meilleur de chacun.

Afrik : Quels sont les principaux problèmes que vous rencontrez dans votre activité ?

Oumarou Sanfo :
Les difficultés majeures sont liées à la diffusion. Il faut aller chercher les moyens de production ailleurs surtout parce que les télévisions nationales n’ont pas les moyens d’acheter les produits. La rentabilité d’une production audiovisuelle passe par la subvention et par les prix qui peuvent être gagnés dans les différents festivals. Pour notre part, nous allons également essayer d’approcher les chaînes privées africaines, qui se développent un peu partout sur le continent, comme Canal 3 au Burkina Faso, LC2 au Bénin ou Africable au Mali, qui sont autant de nouveaux circuits de diffusion.

Afrik : Y a-t-il un marché de produits dérivés, comme le Vidéo CD (VCD), qui puisse permettre de diversifier la diffusion des productions ?

Oumarou Sanfo :
Le marché du VCD existe. Il est même en plein boum dans presque tous les pays d’Afrique de l’Ouest. Mais la piraterie pose un grave problème. Quand on évalue le coût de production d’un VCD, on se rend compte qu’il est impossible de rivaliser avec les prix des produits pirates qui peuvent descendre jusqu’à 750 F CFA, contre 2 500 à 3 000 F CFA dans le circuit légal.

Afrik : Existe-t-il des solutions pour lutter contre le phénomène ou est-ce une fatalité ?

Oumarou Sanfo :
Ce n’est pas une fatalité. Les solutions existent mais elles sont avant tout politiques.

Afrik : Quelle est votre actualité ?

Oumarou Sanfo :
Nous allons commencer le tournage d’une nouvelle série qui s’appelle « Trois hommes et un village ». Les trois personnages principaux sont un prête, un imam et un chef de village. Ils ne s’entendent pas, mais sont obligés de vivre ensemble. Il s’agit d’une série de vingt épisodes de vingt-six minutes, mais nous ambitionnons d’en produire cinquante.

Afrik : Comment avez-vous financer ce projet ?

Oumarou Sanfo :
On commence toujours par des fonds propres. Lorsqu’on monte un dossier de subventions qu’on envoie au Fonds d’appui au cinéma francophone (Agence intergouvernementale de la Francophonie, ndlr), il faut que le promoteur puisse supporter ne serait-ce que 25% de son budget. Le coût d’une série comme « Trois hommes et un village » revient entre 80 et 120 millions de F CFA (122 000 et 183 000 euros, ndlr).

Afrik : Rencontrez-vous des problèmes en matière de formation d’acteurs ?

Oumarou Sanfo :
Les comédiens burkinabés se forment sur le tas dans les troupes théâtrales. Mais il n’y a pas d’école de théâtre ou d’école d’acteurs dans le pays où l’on puisse formaliser les acquis. Nous avons donc mis en place Afro-Comédie et les Ateliers francophones ouagalais pour développement le jeu d’acteurs. Ils regroupent, chaque année, des comédiens et metteurs en scène de l’Afrique francophone autour d’actions et de stages de formation.

Afrik : L’univers de compétence de Jovial’ Productions dépasse-t-il le secteur de l’audiovisuel ?

Oumarou Sanfo :
Nous avons également un volet pour les arts du spectacle. Nous organisons un Fêt’Art, qui est un carrefour de rencontres et d’échanges pluridisciplinaires (chorégraphes, danseurs, comédiens, musiciens, stylistes, ndlr). La prochaine édition se tiendra du 17 au 20 mars.