
En République démocratique du Congo, les choses se précisent de plus en plus au sujet des réelles ambitions de Félix Tshisekedi autour du troisième mandat. Le chef de l’Etat congolais ne s’en cache plus. Non seulement, il veut réviser la Constitution, mais il est prêt pour franchir le Rubicon du troisième mandat. Et ça, l’opposition n’est pas prête à l’accepter. Si ça tempête de tous côtés, le parti Ensemble pour la République de Moïse Katumbi soulève déjà l’accusation de « haute trahison » dont Félix Tshisekedi serait déjà en train de se rendre coupable. La RDC est sans doute sur le point de basculer dans une zone de fortes turbulences institutionnelles.
Depuis plusieurs jours, le débat sur une éventuelle révision de la Constitution de 2006 a remis le feu aux poudres à Kinshasa. Le parti de l’opposant Moïse Katumbi, Ensemble pour la République, accuse le Président Félix Tshisekedi de violer l’esprit du serment présidentiel en envisageant de modifier la Loi fondamentale. Des mots durs, presque irréversibles, dans un pays où les questions constitutionnelles réveillent immédiatement les traumatismes politiques des années Kabila. Car au Congo, la Constitution n’est pas seulement un texte juridique. Elle est devenue un symbole. Celui des limites au pouvoir. Celui du refus des présidences sans fin. Celui aussi des immenses sacrifices consentis pour obtenir une alternance politique après des décennies de règne autoritaire.
Félix Tshisekedi sur la trace de ces opposants africains…
Le problème, pour Félix Tshisekedi, c’est que ses récentes déclarations ont dissipé les ambiguïtés. Jusqu’ici, ses proches entretenaient le flou sur ses intentions réelles. Il est vrai que depuis 2024 au moins, le chef de l’État congolais proposait une révision de la Constitution et assumait déjà ouvertement sa volonté de « corriger » une Loi fondamentale qu’il juge pleine « d’entraves ». Maintenant, il invoque la nécessité de réformes judiciaires, les exigences de certains partenariats internationaux (allusion faite au contrat minier avec les Etats-Unis), mais aussi un vieux combat idéologique de l’UDPS, le parti fondé par son père, Étienne Tshisekedi. Mais derrière les arguments techniques, beaucoup de Congolais entendaient autre chose depuis : le bruit familier des ambitions de prolongation du pouvoir.
L’Afrique centrale a déjà vécu ce scénario. Les constitutions deviennent soudainement « inadaptées ». Les référendums apparaissent comme des instruments de « modernisation ». Les partisans expliquent que « le peuple décidera ». Et, presque toujours, la question du nombre de mandats finit par surgir, même lorsque les dirigeants jurent le contraire. En RDC, l’article 220 de la Constitution est justement censé empêcher ce glissement. Il verrouille notamment la limitation des mandats présidentiels. Et c’est là où Félix Tshisekedi fixe les esprits. Puisque sur cette question précise, la dernière sortie médiatique de Félix Tshisekedi dissipe tout doute s’il y en avait encore.
…qui portaient l’espoir de tout un peuple et qui tournent casaque une fois au perchoir
La RDC traverse simultanément une guerre persistante dans l’est, une crise sociale chronique et une méfiance grandissante envers les institutions. Dans un tel contexte, ouvrir le chantier constitutionnel ressemble moins à une priorité nationale qu’à un pari risqué, une entreprise à visée personnelle. Surtout que Félix Tshisekedi a clairement affirmé en conférence de presse, mercredi, dernier : « Je n’ai pas sollicité de troisième mandat, mais je vous le dis : si le peuple souhaite que j’ai un troisième mandat, j’accepterai ». Voilà qui lève tout doute sur les intentions réelles du chef de l’Etat congolais en soutenant la nécessité d’une révision de la Constitution, coûte que coûte.
Pendant ce temps, beaucoup de Congolais se demandent à raison si l’urgence est réellement de réécrire la Constitution quand les écoles manquent de moyens, que le chômage explose et que des millions de citoyens vivent sous la menace permanente des violences armées. Plus inquiétant encore, certaines déclarations faites par Félix Tshisekedi en conférence de presse, mercredi dernier, liant directement la tenue des élections de 2028 à la fin de la guerre dans l’est ont provoqué un choc. Conditionner l’organisation des élections à la fin de la guerre en établissant un parallèle avec le cas ukrainien s’apparente à de la ruse politique, une sorte d’instrumentalisation du conflit.
En réalité, le paradoxe est cruel pour Félix Tshisekedi. Lui qui incarnait, en 2018, l’espoir d’une alternance démocratique après les tensions de l’ère Joseph Kabila, se retrouve aujourd’hui accusé d’emprunter les mêmes chemins que ceux qu’il dénonçait hier. Une attitude qui en soi ne constitue pas un isolat sur le continent. Avant lui, des cas comme celui du Guinéen Alpha Condé déchu à l’aube de son troisième mandat par les militaires ont été déploré. Autant dire que le pouvoir use les convictions aussi sûrement qu’il transforme les hommes.
Que peut encore faire l’opposition ?
Pour l’instant, elle proteste véhémentement contre toute révision de la Constitution comme elle s’insurge contre toute prorogation du mandat de Félix Tshisekedi ou tout passage vers un troisième mandat. Cependant, l’opposition congolaise aurait tort de croire que l’indignation suffira. Les batailles constitutionnelles ou contre les troisièmes mandats en Afrique se gagnent rarement uniquement dans les communiqués. Elles se jouent dans la capacité à mobiliser la société civile, les Églises, la jeunesse et l’opinion publique. L’exemple du Sénégal avec Macky Sall est encore frais dans la mémoire collective du continent.
Or, précisément, les Églises catholique et protestante, très influentes en RDC, observent avec inquiétude les évolutions actuelles. La CENCO, pour sa part, a déjà jugé hasardeux le débat sur la révision de la Constitution congolaise dans les conditions actuelles. Dans tous les cas, la parole des confessions religieuses pourrait redevenir centrale si la crise s’intensifie. L’histoire récente du Congo a montré que lorsque les institutions se crispent, ce sont souvent les acteurs religieux qui servent de dernier rempart moral.
Au fond, le débat dépasse Félix Tshisekedi lui-même. Il pose une question essentielle à la RDC : peut-on enfin construire un État où les règles survivent aux hommes qui gouvernent ? Car une Constitution modifiée sans consensus laisse rarement un pays intact. Bien souvent, elle crée des fractures durables, nourrit les soupçons et affaiblit davantage la confiance publique. Est-ce pour le Congo déjà fragilisé par les conflits, les rivalités régionales et les urgences sociales, le moment de s’exposer à pareil risque ? La question demeure entière. Félix Tshisekedi devrait se la poser avant d’avancer dans la ligne qu’il s’est tracée.



