Rencontre exclusive avec l’artiste bamiléké Beya Gille Gacha

illustration-2.jpg

On ne compte plus les expositions, vernissages, festivals, défilés, productions en lien avec le continent. Dans ce bouillonnement culturel, Afrik.com se promène et vous fait part de ses coups de cœur. Parmi ceux-là, les travaux d’une jeune artiste parisiano-bamiléké que nous avons rencontrée. Beya Gille Gacha. Pour elle, « Les créations artistiques unissent et mènent aux prises de conscience ».

AFRIK.COM : La nouvelle génération afro-descendante s’impose progressivement dans le domaine de l’art au niveau international et notamment à Paris. La capitale française, ville où l’Afrique est partout, s’extasie devant le talent de ses enfants issus de la diversité ou de celui des artistes africains, qui se mêlent d’ailleurs parfaitement. Beya Gille Gacha, pouvez-vous rapidement vous présenter à nos lecteurs ?

Beya Gille Gacha : Je m’appelle Beya Gille Gacha et je suis artiste plasticienne. Je suis née en 1990 à Paris, où j’ai grandi et été élevée. Ma mère est Camerounaise et mon père est Français. Je suis issue d’une famille plutôt atypique, multiculturelle et nomade. Pour l’anecdote, j’ai un frère et une sœur qui sont Vietnamiens.

AFRIK.COM : Si vous deviez décrire votre art en quelques mots, qu’en diriez-vous ?

Beya Gille Gacha : C’est un art profondément engagé et j’ose dire métis, de par mes multiples cultures qui se trouvent être la base de mes diverses inspirations.
J’aborde des thèmes sociaux et sociétaux. J’aime relever et aborder les incohérences humaines et systémiques.
Je travaille la sculpture, l’installation et, selon les œuvres, j’utilise les outils numériques, la vidéo.
Actuellement j’aborde de manière contemporaine le perlage (technique que l’on trouve dans plusieurs cultures d’Afrique). Je perle des êtres humains, pour signifier la valeur et la richesse de chacun. J’aime dire que mon art est « poético-brut », il y a un discours et une pensée philosophique derrière chacune de mes créations et il est soit emprunt d’optimisme, soit critique et sombre, mais toujours avec un certain esthétisme, une recherche du beau.

AFRIK.COM : Quelle est votre formation et depuis quand savez-vous que vous êtes une artiste ?

Beya Gille Gacha : Je suis autodidacte. J’ai fait un lycée d’Arts Appliqués mais pas d’école d’art. J’ai certes passé deux ans à l’Ecole du Louvre mais il s’agit d’histoire de l’art, il n’y a pas de pratique.
Savoir depuis quand je suis une artiste ? Cela dépend de la définition qu’on en donne. Je pourrais dire que je l’ai toujours su … A cinq ans j’écrivais déjà de petits contes philosophiques illustrés.
De manière purement professionnelle, je dirais que ce fut lors de ma première exposition en 2009, à Stockholm. Il s’agissait d’une exposition collective, je n’étais pas encore mature plastiquement, mais en rencontrant et en discutant avec d’autres artistes, j’ai pu constater que je l’étais.

AFRIK.COM : Vous avez parlé de vos diverses cultures comme le cœur de votre art. Quelles sont vos autres sources d’inspiration ?

Beya Gille Gacha : L’être humain, l’histoire et l’histoire de l’art, l’actualité internationale, les sciences … je suis dans la recherche finalement. J’aime comprendre des situations et proposer aux autres ma réflexion à travers mon art, pour dialoguer, débattre, partager. Je pense mon art comme une fenêtre ouverte vers l’échange.
Je m’inspire également de mon parcours personnel, il peut arriver que j’exorcise certains événements personnels passés, sur lesquels je prends du recul pour les fondre dans une réflexion plus large, qui ne soit pas axée sur ma personne.
Certes je parle beaucoup d’africanité, mais je questionne aussi énormément la place de la femme et les rapports humains d’une manière plus générale, les disparités aussi …
L’intolérance à l’injustice est sans doute mon plus grand moteur.

AFRIK.COM : Intéressant. Parlez-nous davantage de votre rapport à l’Afrique…

Beya Gille Gacha : Je suis Bamiléké, soit Camerounaise par ma mère. J’ai grandi entourée de femmes fortes, fières de leur culture, ouvertes aux autres et surtout très intelligentes, indépendantes et actives. Je viens d’une lignée où l’on compte trois reines mères, ce qui m’a rendu très fière dès l’enfance. Mon lien est donc d’abord sentimental, il part des contes merveilleux et des histoires familiales qu’on me contait, de la gastronomie et des festivités, des œuvres et du mobilier artisanaux qui ont toujours fait partie de mon environnement.

Depuis quelques années, j’essaie d’aller au Cameroun le plus souvent possible. J’y travaille bénévolement pour la Fondation JFG, éponyme de mon grand-père, qui se situe dans l’Ouest. Quand j’y suis, je vais directement dans l’Ouest, où je me nourris d’énergie. J’ai maintenant envie de passer plus de temps à Douala car l’émulation artistique y est forte.
Je prévois également de visiter d’autres pays du continent. De par mes recherches et mes lectures, j’ai toujours ressenti un besoin intense de découvrir d’autres cultures d’Afrique, des Antilles ou encore d’Amérique latine. D’ailleurs mes inspirations sont africaines et internationales, je ne suis pas dans une vision communautariste, je trouve cela primaire. Pour mes voyages, je commencerai certainement par Dakar ou Cotonou.

AFRIK.COM : Hormis ces voyages, quels sont vos objectifs pour les mois à venir ?

Beya Gille Gacha : Après deux expositions de suite, mon premier objectif est de retourner en période de création. Travailler sur les futures œuvres que j’ai en tête ou finaliser celles qui sont en cours. Le processus de création de mes œuvres est vraiment long et je compte en créer de plus en plus grandes. Cela va me prendre énormément de temps !
Mon second objectif est l’acte II de « DES GOSSES », l’exposition en plusieurs étapes que je « curate » et au sein de laquelle j’expose avec deux complices : Baye Dam Cissé et Neals Niat. L’acte I qui avait lieu à la Bab’s Galerie dans le VIIe arrondissement de Paris du 25 avril au 9 mai 2017 a eu un franc succès. On y aborde, via nos créations, des thématiques laissées de côté comme la place de la diaspora et de la jeunesse africaines en France et en Europe. D’ailleurs vous pouvez découvrir notre discours sur la page Facebook @desgosses, et être tenus au courant de la prochaine exposition.

AFRIK.COM : Et actuellement, où peut-on se procurer vos œuvres et vous suivre ?

Beya Gille Gacha : Actuellement et jusqu’au 9 juin 2017, j’expose à L’Achronique Galerie, au 42 rue du Montcenis dans le XVIIIe arrondissement de Paris, aux cotés de l’artiste béninois TCHIF ; l’exposition se nomme « FIL NOIR ». Je suis souvent disponible sur place. Sinon on peut découvrir mon travail et me contacter via mon site internet (www.beyagillegacha.com) et me suivre sur les réseaux sociaux.

AFRIK.COM : Notre entretien touche à sa fin. Que souhaiteriez-vous dire à nos lecteurs en guise de conclusion ?

Beya Gille Gacha : J’invite tout un chacun, si ce n’est déjà le cas, à s’intéresser, promouvoir et soutenir les artistes engagés.
L’art et la culture ont une aussi grande place que les sciences et la technologie lorsqu’il s’agit de faire évoluer la société, comme l’être humain a besoin de son cerveau gauche et son cerveau droit pour être et devenir. Négliger les artistes et la création artistique est une erreur car ils sont instigateurs d’émancipation et d’évolution humaine. Les créations artistiques unissent et mènent aux prises de conscience individuelles, sociales, politiques, universelles.
D’ailleurs, cela me pousse à conclure cet entretien par une citation d’Albert Einstein: « C’est la personne humaine, libre, créatrice et sensible qui façonne le beau et exalte le sublime. »

illustration-2.jpg