Rencontre avec des « mouleurs », ces fabricants de briques en ciment


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Des mouleurs au Sénégal
Des mouleurs au Sénégal

Au Sénégal, on les appelle communément des « mouleurs ». En réalité, ils le sont, dans la mesure où ils fabriquent leurs briques à partir de moules. Afrik.com les a rencontrés dans la région de Thiès, à 70 km de Dakar.

Rencontre

40 sacs de ciments à traiter pour en faire des briques

« Il ne faut pas baisser la cadence. Allez, on s’y met. C’est un travail d’homme ! ». Il ne fait aucun doute que ces mots sont servis pour encourager, galvaniser. Le contexte s’y prête, car ici, le travail est dur, surtout qu’il se fait sous un soleil de plomb. Ces mots d’encouragement sont prononcés par un des travailleurs, histoire de détendre l’atmosphère et d’encourager ses pairs.

« Nous avons 40 sacs de ciments à traiter pour en faire des briques. Ce n’est pas une mince affaire, mais c’est un travail d’homme. Et nous l’avons choisi », assène l’un d’eux, tout en sueur. Pendant qu’il prononce ces mots, il était en train de remplir la moule de mélange de sable et de ciment à peine mouillé. « Plus vite, plus vite », tonne-t-il, d’une voix certes rauque, mais qu’il a modifié pour la rendre davantage grave.

Rayons d’un soleil capable de cuire un œuf

Des briques en ciment
Des briques en ciment

Une autre façon de se galvaniser, car c’est lui-même qui faisait le travail, pendant que les autres attendent qu’il remplisse la moule. Une fois le remplissage effectué, l’un d’eux saisit la batte et assène des coups sur l’amas de mélange. D’une rare dextérité et avec force, il compacte le mélange et procède au nivellement du contenu de la moule. Là intervient le troisième homme qui va aider à transporter la moule et son contenu.

Le sable-ciment mélangé à de l’eau et mis en forme sera déposé à quelques mètres. Il prendra, comme les autres briques, le temps de sécher. « Sous cette chaleur de plomb, les briques sècheront dans moins de quatre heures. Seulement, pour un meilleur résultat, elles resteront sur place et arrosées pendant quelques jours. Cela aide à les rendre plus résistantes », tonne l’un d’entre eux, bonnet fixé par un turban, histoire de tenir son crâne loin des rayons d’un soleil capable de cuire un œuf.

« On facture la brique à 40 francs »

« Les briques sont placées par rangées de 20 pour faciliter le comptage », nous souffle celui qui parait de loin plus jeune parmi les trois travailleurs. Debout sur 1,85m, teint certainement davantage noirci par les années passées à travailler sous un soleil de plomb, le jeune homme nous explique qu’ils sont rémunérés à l’unité. « On facture la brique à 40 francs », souffle le trentenaire.

« Au départ, c’était très dur; mais au fil du temps, j’ai fini par m’adapter. Aujourd’hui, j’avoue que j’ai la main »

Ils ont deux tonnes de ciment à traiter ce jour. Chaque sac contenant 50 kilos devra produire une quarantaine de briques. Ce qui devrait faire environ 1 600 briques à produire durant cette seule journée entamée depuis 7 heures du matin. « On empochera autour de 65 et 70 mille francs. Chacun de nous espère rentrer chez lui, ce soir, avec 20 à 25 000 francs », poursuit-il avec un sourire qui fait entrevoir des dents de couleur marron.

Gagner son pain à la sueur de son front

On comprend aisément qu’il est originaire du centre du Sénégal. Soit de Diourbel, Kaolack et autre Fatick où les populations ont fait les frais de la consommation d’une eau non adaptée. Ce qui fait qu’ils se retrouvent avec des dents colorées en marron. Cet homme est venu dans la Capitale du Rail pour gagner son pain à la sueur de son front. « Cela fait quinze ans que je fais ce métier. Au début, j’accompagnais un oncle mouleur ».

Au départ chargé d’assurer de faire le thé pour galvaniser l’équipe constituée par son oncle et ses deux camarades, il a fini par plonger. « Un jour, alors qu’un des membres de l’équipe s’est absenté, mon oncle m’a demandé de laisser la théière et de venir leur prêter main forte. C’est là que j’ai embrassé le métier. Au départ, c’était très dur, mais au fil du temps, j’ai fini par m’adapter. Aujourd’hui, j’avoue que j’ai la main », confie le jeune homme.

Un timing qui contraint à une course contre la montre

Des mouleurs
Des mouleurs

« Na barr, na barr », entonne l’un d’eux, à peine plus âgé. Des mots en wolof pour dire « plus vite, plus vite ». Certainement pour un peu rappeler à l’ordre le jeune qui commençait à perdre un peu de temps avec notre échange. Lequel est intervenu au beau milieu de la tâche. Normal, puisqu’il restait encore plus de 28 sacs de ciment à traiter avant le coucher du soleil. Un soleil qui, en ce début décembre, se lève vers 6 heures pour se coucher vers 19 heures.

Un timing qui contraint à une course contre la montre. D’autant que le résultat est immédiat : « plus on fait de briques, plus on gagne », lance le jeune qui, malgré l’effort, avait une respiration normale. Aucun signe de fatigue encore moins d’essoufflement. Visiblement, il avait le corps habitué à ce travail assez rude qui avait fini de lui donner une morphologie particulière : un corps ferme et des muscles saillants.

« Grâce à ce travail, je gagne ma dignité »

« Pas besoin d’aller en salle de musculation; les briques font le travail nécessaire », répond-il à la question de savoir s’il se rendait en salle de musculation. Tout aussi émerveillé que surpris par la forme du jeune, l’un d’eux lui tire le chapeau. « Tu es vraiment brave. Cela se voit que tu maîtrises le travail », sert le quinquagénaire. Lui, vient de rejoindre l’équipe, il y a tout juste une semaine, après un départ.

« Grâce à ce travail, je gagne ma dignité. Je parviens même à subvenir aux besoins de ma mère. J’ai perdu mon père à l’âge de 10 ans »

« Un membre du noyau est absent pour des raisons de famille, une connaissance nous a filé son contact. Depuis, on fait le job ensemble », poursuit le trentenaire. Marié et père d’une fillette de trois ans, il dit entretenir sa famille grâce à ce travail. « Je respecte ce métier, d’autant que je n’envie personne. Grâce à ce travail, je gagne ma dignité. Je parviens même à subvenir aux besoins de ma mère. J’ai perdu mon père à l’âge de 10 ans ».

Des mouleurs actifs aux sons de Youssou Ndour et Wally Seck

Ces quelques mots prononcés changent l’ambiance devenue triste d’un coup. Aucun doute que des souvenirs lointains traversent l’esprit du jeune. Cela se lisait sur son visage. Mais très vite, il tourne la page et relativise. « C’est le destin, Dieu avait déjà tracé que c’est moi qui allais m’occuper de ma mère. Et c’est ce que je fais. J’avoue que j’en suis très fier », lance-t-il en saisissant une bouteille d’eau glacée déposée à côté.

Il avait le gosier asséché par la chaleur qui faisait couler la sueur sur son front. Il lui fallait de temps à autre se réhydrater. Autre facteur galvanisant : une radio dotée d’un Bluetooth qui distillait de la bonne musique à partir d’un téléphone portable connecté. Au cours d’une action quelconque, ils n’hésitaient pas à reprendre un refrain bien connu de chanson, bien de chez nous. Si ce n’est pas un Youssou Ndour, c’est un Wally Seck. Un rythme qu’ils n’hésitaient pas, au besoin, à faire coïncider avec les coups de batte.

« Personnellement, je ne pense plus à immigrer »

Le Sénégal est secoué, ces derniers temps, par une vague d’immigration clandestine. Notre interlocuteur a-t-il une fois été tenté de prendre le large pour rejoindre les côtes européennes ? Surtout que c’est devenu à la mode. « A un moment donné, j’y ai pensé, ça je l’avoue. J’avais même entamé les démarches, seulement j’ai été dissuadé ». Sa mère est passée par là, « consciente des dangers que cela comportait ».

« Le soir où je lui en ai parlé, elle a même pleuré, comme si elle voyait ma mort. Je savais que c’était risqué, mais je voulais suivre certains camarades qui ont réussi à rejoindre l’Europe où ils gagnent bien leur vie. Mais depuis l’échange avec ma mère, j’ai tourné cette page. Et puis, c’est absurde. Les moyens qu’on met pour rejoindre l’Europe, si on les déploie ici, il n’y a aucune raison de ne pas réussir au Sénégal. Personnellement, je ne pense plus à immigrer ».

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Journaliste pluridisciplinaire, je suis passionné de l’information en lien avec l’Afrique. D’où mon attachement à Afrik.com, premier site panafricain d’information en ligne
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