RDC-Rwanda : à Genève, Kinshasa passe à l’offensive diplomatique et réclame des sanctions contre Paul Kagame


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le ministre congolais des droits humains, Samuel Mbemba
le ministre congolais des droits humains, Samuel Mbemba

Le ministre congolais des droits humains, Samuel Mbemba, a présenté devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU un rapport accablant sur douze mois d’occupation de Goma et Bukavu. Chiffrant les exactions, nommant les responsables et dénonçant un pillage organisé des minerais, la RDC tente de transformer la documentation des crimes en levier politique. Décryptage d’une semaine où la diplomatie congolaise a joué sur tous les tableaux.

Genève, 25 février 2026. Dans l’enceinte feutrée du Palais des Nations, le ton n’avait rien de diplomatique. À la clôture du segment de haut niveau de la 61ᵉ session du Conseil des droits de l’homme des Nations unies, le ministre congolais des droits humains, Samuel Mbemba, a pris la parole pour livrer ce qu’il a lui-même qualifié de « chiffres glaçants ». Pas un plaidoyer humanitaire convenu. Un réquisitoire.

Le document qu’il a brandi devant les caméras des médias internationaux accrédités auprès de l’ONU avait été publié quatre jours plus tôt à Kinshasa, le 21 février, et remis solennellement à la Première ministre Judith Suminwa Tuluka. Fruit de dix jours de travaux croisant les données des experts onusiens, des ONG de terrain et de la société civile congolaise, ce rapport se concentre exclusivement sur une seule année. C’est à dire les douze derniers mois d’occupation des villes de Goma, Bukavu et leurs environs par les forces rwandaises et leurs supplétifs de l’AFC/M23.

Le poids des chiffres

Les données avancées par le ministre dessinent un tableau d’une violence systémique. Sur la période documentée, le rapport recense 17 015 atteintes à la vie et à l’intégrité physique, dont 15 769 concernent directement le droit à la vie. S’y ajoutent 829 enlèvements et 417 cas de torture et traitements inhumains. Sur le volet des violences sexuelles, le ministre a avancé un chiffre qui a fait le tour des salles de presse genevoises : une femme violée toutes les quatre minutes dans les zones occupées. Le rapport fait par ailleurs état de sept millions de déplacés forcés en une seule année. Un exode d’une ampleur qui dépasse celui de nombreux conflits contemporains davantage médiatisés.

Ces chiffres, Kinshasa ne les présente pas comme le fruit du hasard ou du chaos des combats. Le ministre Mbemba a insisté sur leur caractère systématique, les inscrivant dans une stratégie délibérée dont l’objectif serait le contrôle des ressources minières du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.

Rubaya, épicentre du pillage

Pour illustrer ce qu’il qualifie de « pillage organisé », le ministre a mis en lumière le cas des mines de Rubaya, un site stratégique d’extraction de coltan. Selon le rapport, les forces rwandaises y auraient pris en otage 30 000 exploitants artisanaux, contraints d’extraire quotidiennement un minimum de trois kilogrammes de coltan chacun. Ceux qui refuseraient seraient exécutés sommairement.

Le calcul livré à la tribune est d’une simplicité brutale : trois kilogrammes multipliés par un prix estimé de 70 dollars le kilo, multipliés par 30 000 personnes, multipliés par 365 jours. Le résultat dépasse les deux milliards de dollars par an pour le seul site de Rubaya. Une manne colossale qui, selon Kinshasa, alimente directement l’effort de guerre rwandais et explique, plus que tout discours sécuritaire, la persistance de l’occupation.

Ce volet économique du rapport déplace la grille de lecture du conflit. Il ne s’agit plus seulement de violations des droits humains au sens classique, mais d’une entreprise extractive adossée à la force militaire. Un modèle que les analystes régionaux qualifient parfois d’économie de guerre structurée.

Un responsable nommément désigné

Le moment le plus lourd de charge politique de l’intervention est survenu lorsque le ministre a frontalement mis en cause le président rwandais Paul Kagame, le désignant comme « responsable numéro un » des exactions commises en RDC, en sa qualité de commandant suprême des forces rwandaises et de supérieur hiérarchique des supplétifs de l’AFC/M23.

La comparaison historique qu’il a ensuite formulée a frappé les esprits dans une enceinte habituée aux précautions de langage : le Rwanda de Paul Kagame tuerait en RDC davantage que ne l’a fait le roi Léopold II de Belgique ! Une référence au régime colonial de l’État indépendant du Congo, dont le bilan humain est estimé à plusieurs millions de morts. La formule, calculée pour son effet de sidération, vise à inscrire les pertes actuelles dans une profondeur historique que Kinshasa chiffre à plus de dix millions de morts en trois décennies de violences à l’est du pays.

La demande qui en découle est sans ambiguïté : la RDC exige des sanctions ciblées contre Paul Kagame, contre les responsables militaires rwandais et contre les cadres de l’AFC/M23.

Le silence comme complicité

Au-delà de l’accusation, c’est l’interpellation de la communauté internationale qui a donné à cette intervention sa portée politique. Le ministre Mbemba a choisi ses mots avec soin : le silence de la communauté internationale face à la crise congolaise ne serait pas synonyme de neutralité. Il « commence à ressembler à la complicité ».

La RDC se dit disposée à coopérer avec toute commission d’enquête internationale indépendante, tout en soulignant qu’une telle démarche serait largement superflue : les rapports des experts onusiens ont déjà documenté, à de multiples reprises, la présence des forces rwandaises sur le sol congolais et les atrocités qui en découlent. La lettre du Groupe d’experts de l’ONU datée du 30 décembre 2025 avait d’ailleurs confirmé que l’AFC/M23 cherchait à se positionner comme une « autorité de substitution » à l’État congolais, en instaurant des structures administratives, judiciaires et sécuritaires parallèles dans les territoires occupés.

Une offensive diplomatique sur tous les fronts

L’intervention de Samuel Mbemba à Genève s’articule avec une séquence diplomatique congolaise particulièrement dense. La veille, la ministre des Affaires étrangères Thérèse Kayikwamba Wagner avait ouvert le bal devant la même 61ᵉ session, combinant la présentation des réformes internes avec une dénonciation circonstanciée de l’agression rwandaise. Elle avait notamment balayé l’argument de « protection communautaire » avancé par Kigali pour justifier sa présence militaire, le qualifiant de prétexte politique destiné à masquer une agression caractérisée.

Au même moment, à Paris, le président Félix Tshisekedi était reçu à l’Élysée par Emmanuel Macron pour un déjeuner de travail. C’était leur deuxième rencontre en un mois, après celle du 23 janvier. Outre la situation sécuritaire, les deux chefs d’État ont évoqué la candidature de la RDC au secrétariat général de l’Organisation internationale de la Francophonie, ouvrant un nouveau front diplomatique face au Rwanda, qui soutient un troisième mandat de Louise Mushikiwabo. Sur les réseaux sociaux, le président français a réaffirmé le soutien de la France à l’intégrité territoriale de la RDC et aux efforts de médiation pour une solution politique dans la région des Grands Lacs.

Ce n’est pas tout. Le périple de sensibilisation du ministre Mbemba devait se poursuivre ce week-end à Ottawa, devant les étudiants de l’Université Saint-Paul. Il s’agit d’une étape symbolique dans un pays, le Canada, qui siège au Conseil de sécurité des Nations unies.

Le pari de la « diplomatie du trauma »

La stratégie congolaise est désormais lisible. Elle consiste à transformer l’accumulation de rapports documentés en pression politique concrète, en nommant les responsables, en chiffrant le coût humain et économique de l’occupation, et en multipliant les tribunes internationales pour réduire les marges de manœuvre de ceux qui préfèrent le statu quo.

Le rapport présenté à Genève n’est pas un simple état des lieux humanitaire. La Première ministre Suminwa Tuluka l’a elle-même qualifié d’« outil stratégique et juridique majeur », destiné à étayer les démarches de Kinshasa en vue d’une reconnaissance internationale des massacres comme constitutifs d’un génocide. Le mot, lourd de sens en droit international, est désormais au cœur du plaidoyer congolais.

Reste la question que pose, en creux, toute cette offensive : les capitales occidentales et les instances multilatérales sont-elles prêtes à transformer les constats en décisions ? L’accord de cessez-le-feu accepté par Tshisekedi le 13 février, dans le cadre du mécanisme issu de l’accord de Doha d’octobre 2025, peine à se concrétiser sur le terrain, où les combats se poursuivent dans le territoire de Masisi.

Entre la force des chiffres brandis à Genève et la réalité d’un terrain où les armes n’ont pas encore cessé de parler, c’est toute la crédibilité du système international de protection des droits humains qui se joue. Pour les sept millions de déplacés de l’est congolais, la réponse ne peut plus attendre.

Hélène Bailly
Spécialiste de l'actualité d'Afrique Centrale, mais pas uniquement ! Et ne dédaigne pas travailler sur la culture et l'histoire de temps en temps.
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