RDC : les 4 millions de dollars mensuels des Wazalendo placés sous le regard du Parlement


Lecture 5 min.
Palais du peuple en RDC
Palais du peuple en RDC

Quatre millions de dollars par mois. Le chiffre, déjà évoqué dans les travaux parlementaires sur la prise en charge des Wazalendo, revient aujourd’hui au centre du débat politique en République démocratique du Congo. Le député national Claude Misare, élu d’Uvira au Sud-Kivu, demande au ministre de la Défense de s’expliquer sur la gestion de cette enveloppe destinée aux combattants engagés aux côtés des FARDC dans l’Est du pays.

Le député Claude Misare veut voir clair dans la gestion de l’enveloppe financière mensuellement dédiée aux Wazalendo, ces groupes de civils armés combattant aux côtés des FARDC la rébellion du M23. Dans une correspondance adressée au ministre en charge de la Défense, ce lundi 17 août, l’élu veut savoir où va exactement cet argent, comment il est distribué et quels résultats il produit sur le terrain.

Une enveloppe qui n’est pas nouvelle

Le montant de 4 millions de dollars mensuels n’est pas une simple estimation avancée par le député. En avril dernier, le ministre des Finances, Doudou Fwamba, avait expliqué devant la Commission Défense et sécurité de l’Assemblée nationale que la prise en charge des Wazalendo reposait notamment sur un fonds de la Réserve armée de la défense évalué à 4 millions de dollars par mois. Un fonds spécial d’intervention destiné à certains responsables régionaux complèterait ce mécanisme.

C’est précisément cette organisation financière que Claude Misare souhaite voir clarifiée. Une dépense publique de cette ampleur mérite des informations précises sur les bénéficiaires, les mécanismes de décaissement et le suivi des fonds, de l’avis du député. L’élu pointe surtout un paradoxe : sur le terrain, certains Wazalendo continueraient à vivre dans des conditions difficiles alors que des ressources importantes sont officiellement mobilisées pour leur prise en charge.

Le statut des Wazalendo au cœur du problème

Derrière la question financière se cache une interrogation plus profonde : quel est exactement le statut de ces combattants ? Les Wazalendo constituent un ensemble hétérogène de groupes d’autodéfense engagés aux côtés des FARDC contre l’AFC/M23. L’État congolais avait entrepris de leur donner un cadre institutionnel à travers la Réserve armée de la défense, créée par une loi de mai 2023. Mais son opérationnalisation reste encore incomplète.

Claude Misare propose justement d’accélérer cette structuration : installation des antennes locales, désignation des responsables et enrôlement officiel des combattants concernés dans la réserve. À ses yeux, cette formalisation permettrait de sortir d’un système où des groupes armés évoluent dans un cadre encore largement informel. Elle permettrait également de mieux déterminer qui est pris en charge par l’État, à quel titre et selon quelles règles.

Quand l’absence de prise en charge alimente les taxes

L’interpellation du député est faite justement  à un moment où les accusations de tracasseries attribuées à certains Wazalendo se multiplient dans plusieurs territoires du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Début août, des usagers des axes Uvira-Luvungi, Mwenga-Uvira et Uvira-Fizi-Baraka ont dénoncé l’installation de barrières et la perception de sommes allant, selon les témoignages recueillis par Radio Okapi, de 10 000 à 50 000 francs congolais. Les autorités provinciales ont demandé le démantèlement des barrières non autorisées.

Des faits similaires ont été rapportés plus au nord, notamment dans le territoire de Walikale, où des habitants dénoncent depuis plusieurs mois la multiplication de barrières et de prélèvements imposés par certains groupes Wazalendo. Ces pratiques ne constituent toutefois pas un mécanisme officiel de financement de l’État et ne sauraient être présentées comme une conséquence automatique de l’insuffisance de la prise en charge. Elles témoignent plutôt des difficultés d’encadrement auxquelles sont confrontées certaines de ces forces alliées de l’armée.

Une question de contrôle public

En réalité, la demande de Claude Misare dépasse la seule question des Wazalendo. Elle pose également celle du contrôle des dépenses engagées dans cette guerre où les frontières entre forces régulières, groupes d’autodéfense et structures locales ne sont pas suffisamment tracées.

Le recours aux Wazalendo répond pour Kinshasa à un besoin militaire dans un contexte de guerre. Mais leur soutien soulève également des préoccupations en matière de discipline et de protection des populations civiles. Human Rights Watch a récemment demandé aux autorités congolaises de cesser leur soutien à un groupe affilié aux Wazalendo, qu’elle accuse de graves violations contre des civils.

Le gouvernement se retrouve ainsi face à une équation délicate : soutenir ceux qui participent à la défense du territoire tout en garantissant que l’argent public qui leur est destiné soit traçable et que leur action reste encadrée par l’État. La question posée par Claude Misare pourrait donc ouvrir un débat plus large au Parlement. Au-delà des 4 millions de dollars, c’est finalement la capacité de l’État à organiser, contrôler et responsabiliser les forces qui combattent à ses côtés qui se trouve désormais interrogée.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
Newsletter Source préférée