RDC : l’opposition lance la coalition « C64 » contre un possible changement de Constitution


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Lancement de la coalition C64 en RDC
Lancement de la coalition C64 en RDC

À deux ans et demi de la fin du second mandat de Félix Tshisekedi, les principales figures de l’opposition congolaise ont scellé mardi 19 mai à Kinshasa une coalition inédite pour barrer la route à toute révision constitutionnelle. La C64 réactive l’article 64 de la Loi fondamentale, s’adosse à la position prudente de l’Église catholique et tente de s’appuyer sur la mobilisation des mouvements citoyens, dont la LUCHA, qui avait fait reculer Joseph Kabila il y a dix ans.

La dans une salle du Collège Boboto, concession jésuite dans la commune de la Gombe, que se sont retrouvés mardi 19 mai plusieurs centaines de militants et sympathisants venus assister au lancement officiel de la Coalition Article 64 pour la défense de l’ordre constitutionnel, plus connue sous l’acronyme « C64 ».

Devant la presse, Martin Fayulu (ECiDé), Delly Sesanga (Envol) et Jean-Marc Kabund (Alliance pour le Changement) ont affiché une unité que l’opposition congolaise n’avait plus connue depuis longtemps. Moïse Katumbi (Ensemble pour la République) et Augustin Matata Ponyo (LGD), tous deux à l’étranger, ont été associés à l’initiative. La déclaration commune a été lue par Nicolas Lenga, devant un parterre où figuraient également les représentants de plusieurs mouvements citoyens. Mot d’ordre : empêcher ce que les signataires qualifient de « putsch constitutionnel ».

Une coalition adossée à l’article 64 de la Constitution

Le nom de la plateforme renvoie directement à l’article 64 de la Constitution congolaise, qui dispose que « tout Congolais a le devoir de faire échec à tout individu ou groupe d’individus qui prend le pouvoir par la force ou qui l’exerce en violation des dispositions de la présente Constitution ». Pour les opposants, cette disposition constitue désormais le fondement juridique et moral de leur mobilisation.

« Toute tentative de changer la Constitution, par quelque mécanisme que ce soit, est un renversement de l’ordre constitutionnel », a martelé Nicolas Lenga, accusant Félix Tshisekedi de préparer un maintien au pouvoir au-delà de 2028. Les signataires vont plus loin et estiment que le chef de l’État se rendrait coupable de « haute trahison », crime que l’article 165 de la Constitution qualifie d’imprescriptible. La C64 promet d’ailleurs d’assortir sa mobilisation d’un calendrier : « À compter de ce jour, 19 mai 2026, il reste 852 jours avant la convocation constitutionnelle de l’élection présidentielle de 2028. Le compte à rebours démocratique est enclenché. »

Le contexte donne du relief à cette charge. Le 6 mai dernier, lors d’une conférence de presse à la Cité de l’Union africaine, Félix Tshisekedi avait entrouvert la porte à une candidature en 2028, à condition que « le peuple » la lui demande par référendum. « Si le peuple veut que je puisse avoir un troisième mandat, je l’accepterai tant que Dieu me donnera la vie », avait-il déclaré, rappelant que l’UDPS, son parti, avait promis dès 2006 de modifier la Loi fondamentale. La proposition de loi sur l’organisation du référendum, actuellement examinée au Parlement, cristallise depuis les inquiétudes.

L’Église catholique, alliée prudente mais influente

Pour donner du poids à sa contestation, la C64 peut compter sur l’Église catholique, un allié qui pèse historiquement sur les grands tournants politiques congolais. Réunis en assemblée plénière extraordinaire fin mars à Kinshasa, les évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) ont réaffirmé une position qui sonne comme un avertissement au pouvoir. « Le principe de la révision de la Constitution est constitutionnel, parce que nous sommes dans le respect de l’ordre constitutionnel », a expliqué leur porte-parole, Donatien Nshole. Mais, a-t-il ajouté, « dans le contexte sécuritaire actuel, ce serait hasardeux d’ouvrir ce chapitre de la révision de la Constitution dans un contexte qui n’est pas consensuel ».

Cette ligne, ni frontalement opposée ni complaisante, place la CENCO en position d’arbitre moral. La tenue du lancement de la C64 dans une enceinte de l’Église catholique en dit long sur la convergence d’intérêts qui se dessine. Les évêques avaient déjà été, entre 2016 et 2018, l’un des acteurs clés de la mobilisation qui avait fait reculer Joseph Kabila. Ils tiennent aujourd’hui une grille de lecture proche de celle de l’opposition : la guerre dans l’Est, le déplacement de millions de Congolais et l’absence de consensus national rendent toute révision « hasardeuse ».

La société civile et la LUCHA en première ligne

L’autre point d’appui de la C64, c’est la société civile, et plus particulièrement la Lutte pour le changement (LUCHA), mouvement citoyen né à Goma il y a plus de dix ans. La LUCHA n’a pas attendu la création de la coalition pour formuler l’une des critiques les plus redoutables du projet présidentiel : si l’insécurité dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu rend impossible l’organisation d’élections en 2028, comment imaginer y organiser un référendum constitutionnel dans les prochains mois ? L’argument, simple et frontal, fragilise la mécanique juridique avancée par le camp Tshisekedi.

Aux côtés de la LUCHA, d’autres réseaux citoyens, associations de défense des droits humains et plateformes confessionnelles devraient nourrir la mobilisation. Les leaders de la C64 ont annoncé une série de manifestations dans les prochains jours à Kinshasa et dans plusieurs grandes villes, et appelé la population à faire « le choix de la liberté contre l’esclavage, le choix de la démocratie contre la dictature, le choix de [la] dignité contre l’humiliation ».

Le spectre du « glissement » et l’ironie UDPS

Au cœur des inquiétudes de l’opposition figure le risque d’un « glissement », terme devenu familier dans le vocabulaire politique congolais depuis la crise qui avait marqué la fin du mandat de Joseph Kabila. Entre 2015 et 2018, une vaste mobilisation populaire et politique avait empêché l’ancien président de se maintenir au pouvoir au-delà de la limite constitutionnelle. À cette époque, l’UDPS, le parti d’Étienne Tshisekedi puis de son fils Félix, figurait parmi les principaux moteurs de la contestation.

Aujourd’hui, c’est ce même UDPS qui porte le projet de révision constitutionnelle, une ironie politique que les cadres de la C64 n’ont pas manqué de souligner. Plusieurs militants présents au Collège Boboto ont fait le parallèle direct entre les deux séquences. « Il n’y aura pas de troisième mandat pour M. Félix Tshisekedi, ni glissement, ni changement de Constitution », a affirmé Nicolas Lenga au nom des signataires, avant d’avertir qu’« à l’échéance de son mandat, avec ou sans élections, Félix Tshisekedi devra quitter le pouvoir de gré ou de force ».

La proposition de loi référendaire dans le viseur

La coalition réclame également le retrait immédiat de la proposition de loi sur l’organisation du référendum actuellement examinée au Parlement. Pour les membres de la C64, ce texte constitue « une ruse cynique » destinée à contourner les verrous constitutionnels qui limitent à deux le nombre de mandats présidentiels. Ils dénoncent une menace directe contre la stabilité institutionnelle d’une RDC déjà fragilisée par les conflits armés à l’est, les tensions diplomatiques régionales et les difficultés économiques.

Toutes les sensibilités du camp anti-troisième mandat ne s’alignent pas sur la ligne offensive de la C64. Le Rassemblement des Patriotes pour le Changement (RPC) de Patrick Luyindula, par exemple, a accueilli le lancement de la coalition comme « une recomposition de l’opposition républicaine » mais plaide pour un dialogue politique national sous l’égide du président Tshisekedi. Ce positionnement traduit les fractures persistantes au sein d’une opposition que la C64 entend désormais souder autour d’un seul mot d’ordre : la défense du verrou constitutionnel des mandats présidentiels.

Dans la salle du Collège Boboto, plusieurs militants ont rappelé combien cette unité reste fragile, longtemps minée par les rivalités personnelles et les exils successifs. Si elle tient, la C64 dispose désormais d’un peu plus de deux ans pour transformer le « compte à rebours démocratique » qu’elle a lancé en un véritable rapport de forces. Et pour mesurer, dans les mois qui viennent, l’ampleur réelle de la mobilisation qu’elle est capable d’obtenir dans les rues de Kinshasa, de Lubumbashi et de Goma.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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