
Près de neuf ans après l’assassinat de Zaida Catalán et Michael Sharp, deux experts des Nations unies tués alors qu’ils enquêtaient sur des crimes de masse dans le centre de la République démocratique du Congo (RDC), la justice congolaise n’a toujours pas fait toute la lumière sur ce double meurtre qui avait profondément choqué la communauté internationale. Dans une nouvelle alerte, Human Rights Watch (HRW) pointe le silence des autorités judiciaires sur les responsabilités de haut niveau et appelle à ce que les « auteurs intellectuels » soient enfin identifiés et poursuivis.
Les deux enquêteurs onusiens, respectivement de nationalité suédoise et américaine, avaient été enlevés puis exécutés en mars 2017 dans la région du Kasaï, alors en proie à une vague de violences d’une extrême brutalité. Leur interprète congolais ainsi que trois conducteurs de moto qui les accompagnaient avaient également disparu. Des images vidéo, largement relayées à l’époque, avaient révélé les derniers instants des deux experts, provoquant une onde de choc bien au-delà des frontières congolaises.
Une affaire emblématique des crimes du Kasaï
Zaida Catalán et Michael Sharp étaient mandatés par l’ONU pour documenter les exactions commises dans le cadre du conflit opposant les forces de sécurité congolaises à la milice Kamuina Nsapu. Si les autorités de l’époque, sous la présidence de Joseph Kabila, avaient rapidement imputé leur mort à cette milice, plusieurs enquêtes journalistiques indépendantes, menées par des médias congolais et internationaux, ont progressivement mis en cause l’implication de responsables étatiques.
Ces investigations ont notamment révélé l’existence d’éléments laissant supposer une complicité de membres des forces de sécurité, y compris des images montrant des agents de l’État facilitant le déplacement des experts de l’ONU vers la zone où ils seront pris dans une embuscade.
Un procès contesté et une justice incomplète
En 2022, un tribunal militaire congolais a condamné plus de cinquante personnes pour leur implication dans les meurtres. Mais pour Human Rights Watch, ce procès est loin d’avoir répondu aux exigences de vérité et de justice. L’organisation souligne que les procédures ont été entachées de graves irrégularités, notamment des procès par contumace, des accusations de subornation de témoins et, surtout, l’absence de poursuites contre les responsables présumés au sommet de l’appareil d’État. « Le procès n’a pas examiné de manière crédible les preuves suggérant une implication de hauts responsables », déplore HRW, alors qu’une décision en appel est toujours attendue.
La semaine dernière, la Commission nationale des droits de l’homme (CNDH) de la RDC est venue renforcer ces critiques en publiant un communiqué solennel. Elle exhorte la justice congolaise à ne pas clore le dossier sans examiner le rôle de tous les individus cités dans les enquêtes, y compris ceux soupçonnés d’avoir commandité le double assassinat. Son président, Paul Nsapu, a réitéré cet appel lors d’une interview à RFI, affirmant disposer d’éléments permettant de « remonter jusqu’aux commanditaires, jusqu’aux auteurs intellectuels ». La CNDH demande également que toute la lumière soit faite sur le sort des quatre Congolais qui accompagnaient les experts de l’ONU et que justice soit rendue pour les nombreuses victimes congolaises des massacres du Kasaï.
Un test pour l’État de droit en RDC
Pour Human Rights Watch, l’inaction prolongée de la justice sur les responsabilités de haut niveau fragilise la crédibilité de l’État de droit en RDC. « Rendre justice ne signifie pas seulement condamner des exécutants », souligne Ida Sawyer, directrice de la division Crises, conflits et armes de l’organisation. « Cela implique de poursuivre tous les responsables, quels que soient leur rang ou leur fonction ».
Les familles de Zaida Catalán et de Michael Sharp, tout comme celles des victimes congolaises, toujours plongées dans la douleur, continuent d’attendre vérité et justice dans cette affaire qui reste un symbole puissant de l’impunité entourant encore de nombreux crimes graves en RDC. Pour les défenseurs des droits humains, la manière dont ce dossier sera traité constituera un indicateur clé de la volonté réelle des autorités congolaises de rompre avec les pratiques du passé et de garantir la protection de celles et ceux qui enquêtent sur les violations des droits fondamentaux.




