RDC, Rutshuru : l’ombre d’une peste animale plane sur Kiwanja


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Troupeau de chèvres

Une maladie non encore formellement identifiée frappe depuis plusieurs jours les petits ruminants, principalement les chèvres, à Kiwanja et dans ses environs, dans le territoire de Rutshuru, au Nord-Kivu.

Déjà fragilisés par des années d’insécurité et de crises économiques à répétition, les éleveurs locaux assistent, impuissants, à la perte progressive de leurs bêtes, parfois en l’espace de quelques jours seulement.

Des symptômes alarmants et une propagation rapide

Dans plusieurs quartiers de Kiwanja, des cas de mortalité ont été signalés presque simultanément. Les animaux atteints présentent une diarrhée sévère, un écoulement nasal abondant, une forte fièvre, une perte d’appétit et un affaiblissement rapide. Selon des témoignages concordants, certains caprins meurent moins d’une semaine après l’apparition des premiers signes cliniques. « Nous perdons nos bêtes les unes après les autres. Nous n’avons pas les moyens d’acheter des médicaments ni de faire venir des spécialistes », confie un éleveur de Kiwanja, pour qui le troupeau constituait la principale source de revenus.

Dans cette zone rurale, la chèvre représente bien plus qu’un animal d’élevage : elle est une épargne sur pied, mobilisable pour payer les frais scolaires, couvrir des soins médicaux ou faire face aux imprévus. Chaque perte fragilise un peu plus des ménages déjà exposés aux déplacements de populations et aux perturbations des marchés liées aux tensions sécuritaires persistantes dans le territoire de Rutshuru.

La piste de la peste des petits ruminants

Bahati Kirolina, vétérinaire résidant à Kiwanja, évoque l’hypothèse d’une peste des petits ruminants (PPR), une maladie virale hautement contagieuse qui affecte les chèvres et les moutons. « Les signes observés sur le terrain, notamment la diarrhée profuse et les sécrétions nasales, correspondent aux symptômes classiques de la peste des petits ruminants. Toutefois, seule une analyse en laboratoire pourrait confirmer ce diagnostic », précise-t-il.

La PPR est connue en Afrique pour provoquer des taux de mortalité pouvant dépasser 70 % dans les troupeaux non vaccinés. Le virus se transmet principalement par contact direct entre animaux infectés et sains, à travers les sécrétions nasales, oculaires ou les excréments. En l’absence de mesures de biosécurité et de vaccination, la propagation peut être rapide, notamment dans les zones où les animaux circulent librement ou partagent des points d’eau et des pâturages.

La maladie figure parmi les priorités sanitaires de l’Organisation mondiale de la santé animale, qui soutient un programme international d’éradication à l’horizon 2030. En RDC, des foyers de PPR ont déjà été signalés par le passé dans différentes provinces, mais la couverture vaccinale reste inégale, particulièrement dans les zones affectées par les conflits.

Un contexte sécuritaire qui complique la riposte

La situation à Kiwanja s’inscrit dans un contexte régional tendu. Le territoire de Rutshuru est depuis quelques années, le théâtre d’affrontements récurrents impliquant notamment le mouvement rebelle du M23 et les forces armées congolaises. Ces épisodes d’insécurité  entraînent des déplacements massifs de populations, perturbé les services publics et limité l’accès des techniciens vétérinaires aux zones rurales.

Dans ce contexte, l’absence de confirmation officielle et de campagne de riposte organisée alimente l’inquiétude. Les éleveurs redoutent une extension de la maladie aux localités voisines et une flambée des prix sur les marchés, liée à la raréfaction de l’offre en chèvres et en viande caprine.

Appels à une intervention urgente

Face à la progression des cas, des voix s’élèvent pour demander aux services vétérinaires territoriaux et aux autorités provinciales de diligenter une mission d’évaluation. L’objectif : identifier formellement la maladie à travers des prélèvements et organiser une réponse adaptée, incluant, si nécessaire, une campagne de vaccination d’urgence et des mesures de restriction des mouvements de bétail. En attendant cette intervention officielle, les experts recommandent aux éleveurs d’isoler immédiatement les animaux présentant des symptômes, d’éviter les regroupements et les ventes sur pied, de désinfecter régulièrement les enclos et de limiter les contacts entre troupeaux.

Mais sur le terrain, ces mesures restent difficiles à appliquer. « Nous n’avons pas de produits désinfectants, et nos animaux se déplacent souvent ensemble pour chercher de la nourriture », explique un autre éleveur. À Kiwanja, l’angoisse grandit chaque jour un peu plus. Si la piste de la peste des petits ruminants se confirme, l’urgence sera d’autant plus grande que la maladie peut anéantir en quelques semaines des années d’efforts d’élevage. Pour des familles rurales déjà éprouvées par l’insécurité et la pauvreté, la survie économique dépend désormais d’une riposte sanitaire rapide et coordonnée.

Serge Ouitona
Serge Ouitona, historien, journaliste et spécialiste des questions socio-politiques et économiques en Afrique subsaharienne.
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