
Depuis la publication, en décembre 2025, d’une enquête du New York Post révélant la présence de Jeffrey Epstein et de sa compagne Ghislaine Maxwell parmi les accompagnateurs de Bill Clinton au mariage de Mohammed VI, une question lancinante circule : quel lien existait-il entre le souverain chérifien, l’élite marocaine et le duo Epstein-Maxwell ? En l’état des informations publiques, vérifiées et recoupées, la réponse est sans ambiguïté : aucun élément ne démontre une relation directe, personnelle ou suivie entre Mohammed VI et les deux intéressés. L’épisode renvoie à un contexte protocolaire précis et à une présence imposée « par ricochet », via un ancien président américain, Bill Clinton.
Le point de départ : une enquête du New York Post, confirmée par CNN
Le 18 décembre 2025, à la veille de la publication par le DOJ, département de la Justice américain (Epstein Files Transparency Act) d’un vaste corpus de documents liés à l’affaire Epstein, le New York Post publie une enquête signée Stephen Nelson. Le journal affirme, sur la base de deux sources anonymes proches de l’entourage clintonien, que Bill Clinton a « choqué ses propres collaborateurs » en exigeant d’emmener Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell aux noces royales marocaines de juillet 2002.
Le lendemain, la mise en ligne par le DOJ de milliers de documents, dont un album photo étiqueté « Morrocco king wedding » à partir de la page 30, apporte une confirmation visuelle. CNN, qui a pu consulter par ailleurs l’agenda privé de Clinton pour ce mois de juillet 2002, corrobore le récit : « Multiple sources who previously worked closely with Clinton told CNN that Clinton took Epstein and Maxwell as his personal guests to a private dinner honoring the king’s wedding. » Ce dîner s’est tenu au palais royal de Rabat le 13 juillet 2002, au lendemain de la grande cérémonie publique.
Une présence attestée d’Epstein au Mariage de Mohammed VI et Lalla Salma
Les registres de vol (flight logs) de l’avion privé d’Epstein, surnommé le « Lolita Express », attestent un départ du Maroc vers New York dans la nuit de cette réception, avec Clinton à bord. Le porte-parole de l’ancien président, Angel Ureña, n’a pas nié la présence d’Epstein et Maxwell au mariage, se contentant de déclarer : « I don’t know how many times we need to say there was travel more than 20 years ago before he was cut off. »
On dispose donc d’un faisceau convergent : témoignages concordants, photos issues des archives judiciaires américaines, registres de vol, et non-démenti du principal intéressé. La présence physique d’Epstein et Maxwell au Maroc en juillet 2002, dans le cadre des festivités royales, peut être considérée comme un fait solidement étayé.
Un mariage d’État, pas un « événement Epstein »
Avant de tirer quelque conclusion que ce soit, il faut replacer l’épisode dans son cadre. Le mariage de Mohammed VI et de Salma Bennani, devenue la princesse Lalla Salma, constituait un moment historique pour la monarchie marocaine. L’acte religieux avait été signé le 21 mars 2002 dans l’intimité du palais royal de Rabat. Les festivités publiques, célébrées les 12, 13 et 14 juillet 2002, ont marqué une rupture sans précédent : pour la première fois dans l’histoire de la dynastie alaouite, un souverain marocain invitait les médias à son union et accordait un statut officiel – « Son Altesse Royale » – à son épouse. Le monde entier découvrait le visage de Lalla Salma, alors que celui de l’épouse d’Hassan II, Lalla Latifa, n’avait jamais été rendu public.
L’événement réunissait des centaines d’invités : dignitaires, chefs d’État, personnalités internationales. Bill Clinton, qui s’était attiré la sympathie du palais en assistant aux funérailles d’Hassan II en juillet 1999 alors qu’il était encore président en exercice, figurait logiquement parmi les invités de marque. L’ancienne première dame Hillary Clinton, alors sénatrice de l’État de New York, n’y assistait pas. Chelsea Clinton, à l’époque étudiante à Oxford, s’y était rendue séparément.
C’est dans ce cadre protocolaire massif que s’inscrit la présence d’Epstein et Maxwell, non comme invités du roi, mais comme accompagnateurs imposés par Clinton. Pour autant, une source citée par le New York Post affirme que « Clinton et Epstein et Ghislaine étaient assis avec le Roi » lors du dîner formel. Ce qui, dans le protocole d’un mariage royal, est cohérent avec le placement d’un ancien chef d’État et de son entourage à la table d’honneur.
La mécanique de l’invitation : Clinton insiste, le palais acquiesce
Tous les récits convergent sur un point central : l’initiative de faire venir Epstein et Maxwell au mariage revient exclusivement à Bill Clinton.
Selon les sources du New York Post, la demande a surpris, voire embarrassé, l’entourage même de l’ancien président. «« L’idée qu’ils acceptent [Epstein] était sidérante », confie l’une des sources. « Mais malgré tout, le bureau de Clinton a insisté et a fait cette demande… pour amener ces deux invités, et c’est ce qui s’est passé. » Un autre témoin résume : « [Clinton] les a amenés comme invités à un mariage royal. Franchement, ça paraît incroyable. Combien de fois dans votre vie avez-vous été invité comme invité d’un invité à un mariage ? »
Le New York Post précise : « On ignore ce que les aides du roi ont dit exactement en recevant la demande, mais «de toute évidence, ils ont dit oui » » En termes protocolaires, c’est une situation courante dans la diplomatie d’État : lorsqu’un ancien président américain demande à être accompagné de personnes de son choix à un événement officiel étranger, il est extrêmement rare qu’un hôte refuse. D’autant que le palais marocain n’avait, en juillet 2002, strictement aucune raison de soupçonner quoi que ce soit. Jeffrey Epstein n’avait à cette date fait l’objet d’aucune accusation pénale. Il ne sera arrêté pour la première fois qu’en 2006, puis de nouveau en 2019 (année de son décès en détention).
Pour sa part, Ghislaine Maxwell ne sera condamnée qu’en 2021 pour conspiration et trafic sexuel.
Ce que les faits n’établissent pas
Aucun document public, aucune pièce des Epstein files, aucun témoignage judiciaire ne fait état d’une relation directe, personnelle ou prolongée entre Mohammed VI ou ses familiers et Jeffrey Epstein ou Ghislaine Maxwell. Aucune victime d’Epstein n’a, à ce jour, mentionné le souverain marocain dans le cadre des procédures judiciaires. Les documents publiés ne contiennent aucun échange de correspondance, aucune mention dans les carnets de contacts ou les agendas d’Epstein qui impliquerait le roi à titre personnel.
La présence d’un individu à un événement, fût-il assis à la même table, n’est pas, en soi, un « lien », encore moins une implication. Et dans cet épisode, tel qu’il est documenté, Mohammed VI apparaît exclusivement dans la position d’hôte institutionnel d’un mariage d’État, ayant accédé à la demande d’un ancien président américain de venir accompagné.
Le risque d’extrapolation autour d’Epstein
L’épisode du mariage de 2002 s’inscrit aujourd’hui dans un contexte informationnel saturé. La publication des Epstein files par le département de la Justice des États-Unis, les auditions du House Oversight Committee, les assignations adressées aux Clinton, et la médiatisation permanente de l’affaire alimentent une économie de l’attention où le « name-dropping » l’emporte souvent sur la rigueur factuelle.
Certains médias ont cherché à extrapoler l’épisode marocain pour suggérer une implication du palais dans les activités d’Epstein, allant parfois jusqu’à évoquer, sans aucune preuve, un rôle du conseiller royal Taïeb Fassi-Fihri. La proximité du Roi Mohammed VI avec des personnages troubles, notemment les frères Azaitar, renforce dans l’opinion public l’idée que l’affaire Epstein puisse avoir des ramifications au Maroc. Mais rien ne le démontre.
À l’inverse, la réaction défensive des comptes pro-marocains qui nient tout en bloc, manque également de nuance. En effet, la présence d’Epstein au Maroc n’est pas une fabrication et elle est documentée par des sources américaines crédibles. Ainsi, c’est son interprétation qui peut être contestée, par sa véracité.
Ce qu’Epstein faisait au mariage de Mohammed VI
Pour répondre frontalement à la question posée en titre : Jeffrey Epstein assistait au mariage royal de Mohammed VI en juillet 2002 parce que Bill Clinton l’y avait emmené comme accompagnateur personnel, à bord de son propre jet privé, dans le cadre d’une démarche décrite par les collaborateurs de l’ancien président eux-mêmes comme inhabituelle et inappropriée.
En 2002, Epstein n’avait fait l’objet d’aucune poursuite pénale. Il évoluait dans les cercles du pouvoir new-yorkais et washingtonien, fréquentant des personnalités aussi diverses que Donald Trump, Bill Gates, le prince Andrew, Ehud Barak ou Mick Jagger et des personnalités française comme Jack Lang ou la famille de Rothschild. Sa présence au Maroc ne signalait alors rien de particulier pour les autorités marocaines, qui n’avaient aucune raison de vérifier le passé d’un « plus-one » de l’ancien président des États-Unis.
Avec le recul, et à la lumière des condamnations de 2008 et 2021, cet épisode illustre l’ampleur du réseau social d’Epstein et sa capacité à s’insérer dans les plus hautes sphères du pouvoir mondial.
Chronologie
- 21 mars 2002 : Acte de mariage religieux de Mohammed VI et Salma Bennani, au palais royal de Rabat.
- 12-13-14 juillet 2002 : Festivités publiques du mariage, au palais royal de Rabat. Bill Clinton y assiste, accompagné de Chelsea Clinton, Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.
- 13 juillet 2002 : Dîner privé au palais royal en l’honneur du roi. Clinton, Epstein et Maxwell y sont présents, selon CNN et le New York Post.
- Nuit du 13 au 14 juillet 2002 : Epstein, Clinton et d’autres quittent le Maroc à bord du « Lolita Express » en direction de New York (flight logs).
- 2006 : Première arrestation d’Epstein en Floride pour sollicitation de prostitution de mineures.
- Août 2019 : Décès de Jeffrey Epstein en détention à New York.
- Décembre 2021 : Condamnation de Ghislaine Maxwell pour trafic sexuel de mineures.
- 18 décembre 2025 : Publication de l’enquête du New York Post sur la présence d’Epstein au mariage royal marocain.
- 19 décembre 2025 : Publication par le DOJ des Epstein files, incluant l’album photo « Morocco king wedding ».
Sources et méthodologie
Cet article s’appuie exclusivement sur des sources publiques vérifiables : l’enquête du New York Post (18 décembre 2025), la couverture de CNN confirmant les faits par des sources indépendantes et l’agenda privé de Clinton, les documents publiés par le département de la Justice américain dans le cadre de l’Epstein Files Transparency Act, les registres de vol de l’avion privé d’Epstein, ainsi que les réactions officielles du porte-parole de Bill Clinton. Aucune allégation non corroborée par au moins deux sources n’a été reprise comme fait établi. Les assertions spéculatives sont signalées comme telles.



