Quand les mots deviennent beauté : Le langage rwandais amoureux


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Jeune agricultrice au Rwanda
Jeune agricultrice au Rwanda

Deuxième volet de notre exploration du langage amoureux rwandais. Après l’univers de la vache, ce sont le nénuphar, l’eau du taro, l’aigrette blanche ou encore le soleil qui fournissent aux poètes et aux chanteurs leurs images de la beauté féminine.

La beauté inspirée par la nature

La place privilégiée du nénuphar (irebe)

Dans l’imaginaire esthétique rwandais, le nénuphar (irebe) occupe une place privilégiée dans la représentation poétique de la beauté féminine, comme je l’ai déjà brièvement évoqué dans la partie précédente, à travers un extrait de l’œuvre de Cyprien Rugamba.

Plus largement, dans la poésie rwandaise moderne, les fleurs constituent des motifs poétiques privilégiés pour évoquer la beauté et exprimer les sentiments amoureux. Cette présence contraste avec les représentations traditionnelles de la beauté féminine, antérieures à l’influence européenne. En effet, le corpus disponible pour cette période ne révèle aucune référence symbolique aux fleurs dans l’imaginaire esthétique rwandais.

L’extrait de la chanson Ururabo (« La fleur »), interprétée par l’orchestre Nyampinga, associe précisément la figure de la fleur à celle du nénuphar (irebe) :

Ururabo nateye ahatava izuba

Fleur que j’ai plantée à l’abri du soleil,

Mu cyi ntirwuma, rurahehera

En saison sèche, loin de flétrir, elle se fait plus dense.

Rebe nateye mu mutima wanjye

Nénuphar plantée dans mon cœur,

Nta wundi uteze kuwicaraho

Nul autre ne pourra y prendre place…

L’expression imagée « Maziyateke » (Eau-du-taro)

Dans l’imaginaire esthétique rwandais, le nom Maziyateke constitue une image poétique singulière de la beauté féminine, dont toute la richesse symbolique est difficile à restituer dans une autre langue. Littéralement, l’expression signifie « eau du taro » et évoque l’eau qui perle ou ruisselle à la surface des feuilles de cette plante. Par sa clarté et sa limpidité, cette eau est associée à une beauté pure, délicate et lumineuse.

Au-delà de son sens littéral, cette image, empreinte d’une sensibilité propre à la culture rwandaise, a inspiré des poètes et des chanteurs de différentes époques, qui y trouvent une manière subtile de célébrer la beauté féminine. Certains chanteurs prennent toutefois une certaine liberté poétique en faisant évoluer l’expression vers « soko ku iteke » (« source d’eau sur le taro »).

Extrait de la pièce de théâtre Maziyateke ndagiye (« Eau-du-taro, je m’en vais ») de Byuma François Xavier :

Maziyateke

Eau-du-taro.

Ariko umenya ndi ihoho

Nul doute, je suis d’une beauté sans pareille !

Reka mpogoze abasore benshi

Laisse-moi faire chavirer bien des garçons !

Bahora bandangamiye bifuza kunsaba

Ils ne se lassent pas de m’admirer, rêvant chacun d’obtenir ma main…

Extrait de la chanson de Soso Mado, interprétée par l’orchestre Impala de Kigali :

Soko ku iteke

Source sur le taro.

Mbe soko ku iteke

Ô source sur le taro !

Ukundwa na bose

Toi que tous chérissent,

Ko nanjye numva ngukunda

Moi aussi, je sens que je suis épris de toi…

Les oiseaux : grâce, finesse et singularité

Parmi les oiseaux auxquels l’imaginaire esthétique rwandais associe la beauté féminine, inyange (l’aigrette blanche) occupe une place particulière. Cet oiseau constitue en effet une référence symbolique importante dans la représentation de la beauté féminine. Sa présence auprès des troupeaux de bovins contribue également à renforcer sa valeur symbolique dans l’imaginaire rwandais.

Dans le poème de Cyprien Rugamba, Nugururiye inyange (« J’ai ouvert à la blanche aigrette »), le choix du verbe nugururiye, plutôt que nakinguriye, mérite une attention particulière. Bien que les deux verbes renvoient à l’idée d’ouvrir, le premier s’emploie notamment pour désigner l’action d’ouvrir afin de laisser sortir les bovins, tandis que le second est davantage associé à l’ouverture faite à une personne pour l’accueillir. Ce choix lexical prend ainsi une signification particulière dans un poème où la figure féminine est évoquée à travers celle de l’aigrette blanche.

Nugururiye inyange (« J’ai ouvert à la blanche aigrette ») :

Musaninyange aza kunsura

Quand Aigrette-incarnée vint me rendre visite,

Yaje wese yisukuye

Elle était tout entière parée de pureté,

Urusogo rw’umuteto w’ubuto

Tel un tendre bourgeon de jeunesse,

Rukimutemba amatama yombi

Dont la fraîcheur ruisselait sur ses deux joues…

Un autre exemple de la représentation symbolique de cet oiseau apparaît dans la chanson Wintatira (« Ne me déçois pas »), interprétée par l’orchestre Nyampinga dans les années 1980 :

Mbe kanyange karembera kure

Ô blanche aigrette, qui planes loin de moi…

Ko unsize, kuki umpunze ?

Tu m’abandonnes, pourquoi me fuis-tu ?

Habaye iki ?

Que s’est-il passé ?

Ese mukundwa, mbaye uwande ?

Ô mon amour, que vais-je devenir ?

Le Soleil : symbole de l’éclat et du rayonnement de la beauté féminine

Les astres, et plus particulièrement le Soleil, constituent des références symboliques dans la représentation de la beauté féminine. Par leur éclat, leur luminosité et leur rayonnement, ils évoquent une beauté qui illumine, brille et se distingue. Le Soleil incarne ainsi une figure de beauté éclatante et rayonnante, dont la splendeur attire le regard et suscite l’admiration.

Cette association entre le Soleil et la beauté féminine apparaît notamment dans la chanson Wowe Zuba (« Ô toi, Soleil »), de Sebanani André, dont voici un extrait :

Wowe Zuba

Ô toi, Soleil,

Zuba ryanjye

Mon Soleil,

Rirasira iburasirazuba

Qui te lèves à l’Orient,

Ohereza imirasire yawe…

Fais-moi don de tes rayons…

Cette même image solaire se retrouve dans la chanson Ibanga rizwi na bake (« Un secret connu de quelques-uns »), de Gasasira Jean-Félix, connu sous le surnom de Soso Mado. En voici également un extrait :

Nkunda inseko yawe we

J’aime ton sourire,

Nkunda ukuntu unyitaho

J’aime tes tendres attentions,

Uri akazuba ko mu museso

Tu es le doux soleil à l’aube naissante.

Ces deux chansons illustrent le recours à l’image du Soleil pour évoquer la beauté féminine, sa douceur et son pouvoir de séduction. Il convient également de rappeler que les deux chanteurs ont fait partie du célèbre orchestre Impala de Kigali, très connu dans les années 1980.

Kiberinka : une superposition d’images symboliques

Pour le plaisir des lecteurs, je mentionnerai également une autre superposition d’images symboliques, incarnée par le nom Kiberinka, traditionnellement attribué aux jeunes filles.

Ce nom possède une double signification particulièrement évocatrice. Il désigne, d’une part, une jeune fille qui mérite de recevoir une vache en dot, en raison de sa beauté et de ses qualités. D’autre part, il renvoie au soleil couchant, moment propice au pâturage des bovins. Cette polysémie établit ainsi un rapprochement poétique entre la beauté féminine, la valeur symbolique de la vache et la lumière du soleil à son déclin.

Cette richesse sémantique apparaît notamment dans les paroles suivantes, Kiberinka (« Coucher du soleil ») :

Yewe Kiberinka uri umwari

Ô toi, Kiberinka, tu es une jeune fille accomplie !

Yewe Kiberinka uri umutoni

Ô toi, Kiberinka, tu es la favorite !

Yewe Kiberinka, uri nyampinga

Ô toi, Kiberinka, véritable tisseuse de liens !

Conclusion

Les mots rwandais sont profondément porteurs de symboles liés à la beauté et à l’amour, comme nous avons tenté de le montrer dans les première et deuxième parties de cette exploration. Ce travail ne constitue toutefois qu’un aperçu d’un patrimoine sociolinguistique et culturel d’une grande richesse, qui mérite d’être davantage exploré et porté à la connaissance du public.

Au fil des époques, la chanson rwandaise connaît des transformations qui se reflètent non seulement dans ses formes musicales, mais également dans les manières de représenter et de célébrer la beauté féminine. Alors que les expressions traditionnelles privilégiaient notamment les références à la nature, aux animaux et aux éléments du paysage, les productions contemporaines font apparaître d’autres images et de nouvelles formes d’expression. Ces évolutions témoignent des mutations des sensibilités et des imaginaires esthétiques au sein de la société rwandaise.

La chanson contemporaine Mariya Jeanne, interprétée par Nsengiyumva, offre une illustration de cette évolution à travers des paroles qui mobilisent des images et des expressions singulières pour évoquer la beauté féminine.

Extrait de Mariya Jeanne de Nsengiyumva :

Amatako ye zose ni amatamati

« Ses cuisses sont telles des tomates mûres. »

Intege ze zose ngo zitemba amaribori

« Sur ses jarrets ondulent de fines stries. »

(…)

Ni igisupusupu, ni igisukari majyane

« C’est une soupe onctueuse, relevée d’une intense saveur sucrée… »

Oh mama Mariya weee

« Oh, douce Marie ! »

À travers ces images, la chanson donne à voir des formes renouvelées de représentation de la beauté féminine. Elle témoigne également de l’évolution du langage dans la chanson rwandaise moderne, marqué par une véritable symbiose entre emprunts linguistiques et parlers urbains. Elle illustre ainsi la manière dont les transformations linguistiques et musicales accompagnent l’évolution des imaginaires esthétiques.

Faustin Kabanza
LIRE LA BIO
Faustin Kabanza est penseur et chroniqueur engagé, particulièrement attentif aux questions sociopolitiques, intellectuelles et humaines liées à l’Afrique, notamment à l’Afrique centrale. Linguiste et éducateur spécialisé de formation, il s’intéresse à la transmission du savoir et aux dynamiques culturelles et sociales du continent
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