Quand Bomou Mamadou conte la musique

Une voix de stentor, vibrante et inimitable. Bomou Mamadou entre en scène et le public ivoirien écoute celui qu’il a surnommé « le maître de la parole « . A 46 ans, l’artiste ivoirien, invité de l’édition 2007 du Marché des arts du spectacle africain, explore, d’une discipline à l’autre et toujours avec autant d’avidité, toutes les richesses du patrimoine artistique africain. Rencontre abidjanaise.

Cofondateur en 1985 de la compagnie artistique Ki-Yi Mbock, installée en Côte d’Ivoire, Bomou Mamadou vole véritablement de ses propres ailes depuis 2001. Après avoir fait montre au sein de cette troupe de référence de ses multiples talents de danseur, de chanteur, de comédien, de chorégraphe et de metteur en scène.  » Le maître de la parole « , comme on le surnomme désormais en Côte d’Ivoire, a su en quelques années imprimer sa marque et imposer sa singularité à un public ivoirien friand de nouveauté. Bomou Mamadou est né le 13 septembre 1961 à Dimbokro, dans le centre de la Côte d’Ivoire. Un patronyme qui véhicule des accents du nord du pays, un père originaire du Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire, Bomou Mamadou est à lui seul l’expression d’une Côte d’Ivoire qui se retrouve. Il est l’un des musiciens invités à l’édition spéciale du Marché des Arts du spectacle africaine qui prend fin ce 11 août en Côte d’Ivoire, renouant avec une metteur en scène de la pièce La Queue du diable.

Afrik.com : Comment décide-t-on de quitter un groupe qui a constitué durant une grande partie de votre vie, votre unique univers artistique ?

Bomou Mamadou :
Après plus de 17 ans de travail d’ensemble, j’ai décidé de partir parce la vie communautaire que l’on menait au village Ki-Yi ne me convenait plus. Il fallait tout partager et la gratuité qui en découlait a fini par me gêner. J’ai quitté le village pour me recréer socialement et évidemment cela a influencé ma vie artistique. Par ailleurs, nous faisions des choses ensemble mais on ne voyait que Werewere Liking. A un moment donné, couper le cordon ombilical s’impose parce que l’égo de l’artiste finit par s’exprimer.

Afrik.com : Votre départ est donc plus lié à un épanouissement social qu’artistique…

Bomou Mamadou :
Aujourd’hui, je suis légalement marié et je vis avec mes enfants. En décembre, je célèbrerai mes dix ans de mariage. Je me suis accompli socialement, mon épouse travaille. Il me faut cet équilibre social qui me permet d’être ce que je suis.

Afrik.com : Votre style est un mélange de prose et de mélodie servie par une voix assez exeptionnelle. En quels termes pourriez-vous le décrire ?

Bomou Mamadou :
J’avais envie, déjà au Ki-Yi, où j’ai pris part à la constitution de notre identité musicale, d’aller à la rencontre de toutes nos langues (de Côte d’Ivoire, ndlr) parce que Werewere ne chantait qu’en langue bassa du Cameroun. Il y a une richesse, une rythmique que je leur ai empruntées. Je me suis également inspiré du modèle du conteur traditionnel qui joue avec le verbe, salue le chant, fait un clin d’œil au théâtre et dont la projection du corps dans l’espace est une chorégraphie.

Afrik.com : Après votre départ du Ki-Yi, vous ne vous êtes pas tout de suite mis à votre album…

Bomou Mamadou :
Je suis resté trois ans au Ballet national parce que sa direction artistique m’avait été confiée. Plus tard, je me suis lancé dans la réalisation de clips. Par exemple, celui de Meiway pour sa chanson, Les génies vous parlent. J’ai participé à de nombreux clips-vidéo et j’en avais déjà fait pour le Ki-Yi. Je déteste les clips où les chanteurs se mettent devant des fleurs, chantent et dansent. Je suis périodique et je me suis dit qu’il était tant de passer à la chanson, car je suis à l’origine de la plupart des compositions du Ki-Yi. C’est ainsi que mon album solo, Nlélo, est sorti le 9 novembre 2001.

Afrik.com : Vous avez sorti un autre album depuis ?

Bomou Mamadou :
Non, à cause de la piraterie.

Afrik.com : C’est quelque chose qui vous entrave véritablement ?

Bomou Mamadou :
Oui, mais ce n’est pas pour cela qu’on va s’arrêter. Bomou Mamadou est un conteur et je me suis dirigé vers cette forme d’expression. Les gens m’appellent « Le maître de la parole ». Quelque soit le domaine, les gens ont pris l’habitude de me confier le lancement de leurs manifestations que j’essaie de poétiser.

Afrik.com : L’industrie musicale, à elle seule, ne suffit pas à vous faire vivre ?

Bomou Mamadou :
C’est l’esthétique de la nécessité, celle de chercher d’autres cordes à son arc. Je suis en train de travailler en ce moment sur un livre à paraître intitulé Les paroles du maître. C’est le résumé de tout ce que j’ai dit depuis 2002, date du déclenchement de cette crise (ivoirienne, ndlr), des mes messages à mon pays et à l’Afrique.

Afrik.com : Vous êtes un artiste complet et vous parliez tantôt d’esthétique de la nécessité. La polyvalence est-elle indispensable ?

Bomou Mamadou :
Le conteur traditionnel africain est polyvalent. Il fallait que je sois danseur, que je rentre dans l’essence de la danse, que j’interroge la danse africaine, ce que veut dire chaque mouvement. Donner ma propre signification à un pas de danse bété, baoulé (ethnies de la Côte d’Ivoire, ndlr) etc…Ce que je ressens en faisant ce pas. La danse africaine d’aujourd’hui, celle que l’on appelle la danse contemporaine, est l’exécution de nos douleurs, de gestes qui expriment notre quotidien. Il s’agit d’interroger les pas traditionnels africains, de les réadapter aux réalités de l’aujourd’hui pour créer, peut-être, une tradition du futur.

Afrik.com : Les Africains ont donc déjà leur danse contemporaine ?

Bomou Mamadou :
Il faut qu’il sache qu’ils ont déjà leur danse contemporaine. Il s’agit maintenant de la styliser. Quand je vois nos jeunes aller copier des mouvements occidentaux qui n’ont aucune signification…

Afrik.com : A quelle école Bomou Mamadou s’est, lui, formé ?

Bomou Mamadou :
Je me suis formé sur le tas, à l’école du regard. Mon objectif est de montrer que l’art est un métier, que l’on peut en vivre en Afrique à condition de l’exercer avec toute la discipline et la rigueur requises. Aller à la quête d’autres formes d’expression, c’est aller à la rencontre de sensations nouvelles. Un tableau de peinture est une source d’inspiration potentielle dans l’exécution d’un mouvement, une sculpture me parle parce que les observe beaucoup et que j’écris mes impressions.

Afrik.com : Que pensez-vous de ce Masa de la paix, du retour de la paix en Côte d’Ivoire ?

Bomou Mamadou :
C’est formidable de voir les Ivoiriens arriver à ce niveau de pardon. Ceux qui pensent que les solutions à nos crises viendront de l’extérieur se trompent. C’est à nous-mêmes, ensemble, à Ouaga (la capitale du Burkina Faso, ndlr) ou ailleurs, c’est en Afrique que nous devons trouver la solution à nos problèmes. Pour cela, il faudrait encore que l’on puisse garder à l’esprit les valeurs qui constituent notre communauté de destin. Ces valeurs cardinales de solidarité, de fraternité, d’hospitalité qui ont contribué à asseoir nos nations sur le socle de la paix. Quand je parle de paix, je ne parle pas des accords qui créent des désaccords parmi les petits politiciens qui ne luttent que pour leurs intérêts personnels. Je parle de cette remise en cause de soi-même dans le quotidien, de cette quête du pardon…Sinon, à quoi ça sert de dépenser des millions pour aller cherchez Dieu à la Mecque ou à Jérusalem quand on est incapable de pardonner à son voisin immédiat ? Ce qui s’est passé à Ouaga est formidable. La paix est là. Les Ivoiriens peuvent se regarder en face, il fallait que l’on passe par cette guerre pour que les Ivoiriens sachent le prix de la paix.

Afrik.com : Selon l’ardent défenseur de l’art que vous êtes, la musique, l’art en général se portent-ils bien en Côte d’Ivoire ?

Bomou Mamadou :
La culture ivoirienne se porte bien. Le mouvement coupé-décalé, par exemple, est venu avec son temps et cela a permis de faire connaître la Côte d’Ivoire partout. Des footballeurs exécutent des pas de coupé-décalé quand ils marquent un but. Comme tout mouvement, il y a des hauts et des bas et des gens qui l’interprètent autrement. C’est cette musique qu’il fallait à ce moment précis.