Proposition de loi Cadmium : la France menace les phosphates marocains mais laisse un angle mort sur l’alimentation importée


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phosphates marocains, engrais au cadmium et produits alimentaires importés en France
phosphates marocains, engrais au cadmium et produits alimentaires importés en France

La proposition de loi française visant à réduire la contamination au cadmium dans l’alimentation s’apprête à bousculer le secteur agricole. En abaissant fortement les seuils de ce métal lourd tolérés dans les engrais phosphatés, Paris vise indirectement les gisements du Maroc, naturellement plus chargés. Mais le texte présente une limite majeure car il encadre les engrais utilisés par les agriculteurs français, sans imposer les mêmes règles de production aux denrées alimentaires importées.

Le cadmium, métal lourd classé cancérogène par les autorités sanitaires internationales, s’est imposé au cœur de l’agenda législatif français. Sa présence dans l’alimentation est liée à plusieurs sources, mais les engrais phosphatés figurent parmi les principales voies d’entrée dans les sols agricoles. Une fois épandu, le cadmium s’accumule dans les terres, passe dans les plantes, puis se retrouve dans des aliments du quotidien : céréales, pain, pâtes, pommes de terre, légumes.

Portée notamment par le député écologiste Benoît Biteau, la proposition de loi n°2678 doit être examinée dans l’hémicycle début juin. Son objectif est de durcir rapidement les normes applicables aux engrais phosphatés inorganiques ou organo-minéraux. Le texte prévoit d’interdire l’importation, la détention en vue de la mise sur le marché, la vente, la distribution gratuite et l’utilisation de ces engrais lorsque leur teneur dépasse 40 mg de cadmium par kilo de P2O5 à partir du 1er janvier 2027, puis 20 mg/kg à partir du 1er janvier 2030.

Ce seuil de 20 mg/kg correspond à la recommandation sanitaire de l’ANSES, l’Agence Nationale de Sécurité sanitaire de l’alimentation, pour limiter l’accumulation du cadmium dans les sols, avec un objectif d’apport maximal de 2 g par hectare et par an. Le gouvernement, de son côté, a soumis à consultation une trajectoire plus lente, qui n’atteindrait l’objectif de 20 mg/kg qu’au plus tard en 2038.

Pourquoi le phosphate marocain est directement concerné

La France dépend très largement des importations pour ses engrais phosphatés. Or les phosphates marocains, issus de gisements sédimentaires, sont régulièrement cités parmi les plus chargés en cadmium. Dans l’exposé des motifs de la proposition de loi, les députés évoquent des engrais marocains autour de 60 mg/kg de P2O5, contre environ 20 mg/kg pour certaines autres origines.

Si la proposition de loi est adoptée en l’état, les phosphates marocains non traités ou insuffisamment décadmiés deviendraient beaucoup plus difficiles à écouler sur le marché français. Pour l’OCP, géant mondial du secteur, l’enjeu est donc industriel autant que commercial car il faudra garantir des produits conformes, accélérer les procédés de décadmiation ou réorienter certains volumes vers des marchés moins stricts. C’est ce qu’il a déjà commencé à faire, avec l’aide financière de l’AFD, l’Agenec Française de Développement, qui a subventionné l’exportation de ces engrais avec du cadmium vers les pays d’Afrique subsaharienne.

L’OCP affirme déjà avoir engagé une stratégie de réduction du cadmium dans ses engrais destinés à l’Europe. Mais une loi française changerait cette déclaration orale en contrainte légale applicable aux importateurs, distributeurs et utilisateurs d’engrais.

Un bénéfice réel pour les sols français

Pour le consommateur français, l’effet positif serait d’abord indirect. Moins d’engrais phosphatés contaminés signifie moins de cadmium ajouté chaque année aux sols cultivés dans l’Hexagone. À terme, cela peut contribuer à réduire l’exposition par les productions nationales, notamment les cultures céréalières et certains légumes.

Mais le cadmium est malheureusement un contaminant persistant qui s’accumule dans les sols et dans l’organisme. La loi ne ferait donc pas disparaître d’un coup les contaminations héritées de décennies d’usage d’engrais phosphatés chargés. Elle viserait plutôt à fermer progressivement le robinet.

L’angle mort des produits alimentaires importés

La limite est que la proposition de loi vise les engrais importés, vendus ou utilisés en France. Elle ne vise pas les fruits, légumes ou autres denrées agricoles importés depuis des pays où les cultures peuvent avoir été produites avec des engrais plus chargés en cadmium.

Concrètement, un maraîcher français serait soumis à des règles plus strictes sur ses fertilisants. Mais un fruit ou un légume importé du Maroc, ou d’un autre pays tiers, ne serait pas automatiquement interdit au seul motif que les engrais utilisés localement ne respecteraient pas les futurs seuils français. Ces produits relèvent du droit alimentaire européen, qui fixe des teneurs maximales en contaminants dans les denrées mises sur le marché, notamment pour les métaux comme le cadmium, le plomb, le mercure ou l’arsenic.

Autrement dit, le contrôle porte sur le produit fini, pas sur toute la chaîne de fertilisation suivie hors de France. C’est une protection imparfaite qui repose sur des contrôles, des prélèvements et des rappels lorsqu’un dépassement est constaté.

L’exemple des avocats rappelés chez Carrefour et Lidl

L’actualité récente illustre ce décalage. Le 21 avril 2026, RappelConso a publié une fiche concernant des avocats marocains en filet de trois fruits de la marque Simpl, distribués par Carrefour, avec comme motif de rappel la présence de cadmium. Les lots concernés avaient été commercialisés dans toute la France.

Quelques jours plus tôt, Lidl avait également rappelé des avocats du Pérou vendus en France pour dépassement de la teneur maximale autorisée en cadmium.

Ces rappels montrent une faille du système. On peut durcir fortement les règles imposées aux agriculteurs français, tout en continuant à découvrir des dépassements sur des produits importés.

Vers une distorsion de concurrence ?

En l’état, la proposition de loi pose donc un double défi. Sur le plan sanitaire, elle répond à une urgence documentée, celle de réduire l’apport de cadmium dans les sols français et, à terme, dans l’alimentation. Sur le plan économique, elle crée une asymétrie potentielle.

Les producteurs français pourraient être contraints d’utiliser des intrants plus chers, plus rares ou plus strictement contrôlés, tandis que des denrées importées resteraient soumises uniquement aux limites européennes sur le produit final. Pour éviter cette distorsion, il faudrait renforcer les contrôles aux frontières, cibler les filières à risque, publier davantage de données par origine et poser la question des conditions de production lorsque des alertes se répètent.

La proposition de loi Cadmium ne constitue pas un bouclier alimentaire complet. Elle protège d’abord la production française de demain. Elle ne règle pas encore la question des contaminations importées dans l’assiette des consommateurs.

Zainab Musa
LIRE LA BIO
Zainab Musa est une journaliste collaborant avec afrik.com, spécialisée dans l'actualité politique, économique et sociale du Maghreb et de l'Afrique de l'Ouest. À travers ses enquêtes approfondies et ses analyses percutantes, elle met en lumière des sujets sensibles tels que la corruption, les tensions géopolitiques, les enjeux environnementaux et les défis de la transition énergétique. Ses articles traitent également des évolutions sociétales et culturelles, notamment à travers des reportages sur les figures influentes du Maroc et de l’Algérie. Son approche rigoureuse et son regard critique font d’elle une voix incontournable du journalisme africain francophone.
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