Pourquoi réviser la constitution du Cameroun ?

Par Hervé Aldo

Il y a quelques années quand cette fièvre s’emparait de nos frères du Togo, et plus récemment quand c’était le tour de nos voisins tchadiens et nigérians, c’est-à-dire réviser la Constitution pour permettre au Président sortant de se présenter à nouveau, le très démocratique peuple camerounais avait le sentiment que c’était pure folie, et que cela traduisait une certaine immaturité politique. Qui l’eût cru, que ces mêmes démons s’empareraient bientôt de nous avec la même impudeur. C’était sans compter sur la grande diversité de facettes de la nature de l’Homme lorsque celui-ci est mûe par son intérêt personnel. S’il n’est que banal voire de bonne guerre (encore que…) que des militants d’un parti souhaitent conquérir ou conserver indéfiniment le pouvoir, ce qui paraît en fait indécent c’est d’une part cette hypocrisie générale aux parfums de fidélité sans faille manifestée par une certaine élite politique, et d’autre part cette confusion de rôles bien peu subtile entre responsabilités politiques et responsabilités administratives qui a présidé à la décision de procéder à la modification de la Constitution.

Qui les « forces vives » représentent-elles réellement ?

Des marches de soutien en motions signées par des « forces vives » qui prétendent représenter toute une communauté, tout un village, tout un département, on en aura vu de toutes les couleurs ces derniers mois. Croit-on représenter l’opinion de tout un village parce qu’on en a réuni le chef traditionnel, les élites et leurs obligés pour signer une pétition ? Croit-on représenter un peuple simplement parce qu’on a de hautes responsabilités dans l’administration publique ? Croit-on avoir le droit de représenter l’opinion d’un peuple quand bien même on est chef traditionnel ? Est-il naïf de rappeler qu’un chef traditionnel représente un peuple dans toute sa diversité, et ne devrait à ce titre avoir d’activité partisane ? Il apparaît dès lors sans ambiguïté une seule motivation pour chacun des signataires de ces multiples motions : conserver et défendre ses acquis, son poste de responsabilité, sa carrière. Cette manière d’assimiler systématiquement l’administration publique à des initiatives partisanes est un danger pour notre démocratie. Cette manière d’utiliser l’aura d’une fonction administrative ou traditionnelle pour servir des manœuvres partisanes n’est ni plus ni moins qu’un abus de pouvoir dont la conséquence, sinon l’objectif, est de détourner à des fins carriéristes les consciences, malheureusement trop souvent obligeantes. Il suffit désormais de s’entendre soutenir que le peuple est libre, souverain, en y rajoutant au besoin une litanie de qualificatifs de cette nature, pour se sentir dédouané de tout scrupule. Mais dans la conscience intime de chaque défenseur de la révision de la Constitution trône majestueusement le désir de conserver ses acquis et ses réseaux, la peur de l’inconnu poussant ainsi les uns et les autres à préférer le statu quo.

Réviser une Constitution est en soi démocratique, mais…

Que l’on se comprenne bien. Réviser la Constitution est en soi une initiative prévue par la loi fondamentale (Art.63). Des observateurs reconnaissent même volontiers à la Constitution du 18 janvier 1996, quelques dispositions qui mériteraient ajustements toutefois sans que ceci présente forcément un caractère d’urgence. La perfidie apparaît évidente quand on en vient à souhaiter une révision surtout pour un certain article 6 al.2 précis, alors même qu’en douze ans de mise en œuvre de la Constitution de 1996, la seule disposition qu’on a pu appliquer avec le plus de volontarisme et avec la plus grande célérité c’est le même article 6. Faut-il rappeler qu’aux termes de la Constitution de 1996, la création d’un Sénat est encore attendue, la création d’un Conseil Constitutionnel est encore attendue, la transformation de provinces en régions (décentralisation) est encore attendue, la déclaration des biens et avoirs (Art.66) est encore attendue, etc. Mais déjà veut-on la réviser ! Une logique, certes ingénue, n’aurait-elle pas été de tirer des lenteurs observées les conséquences qui s’imposent ? Sans doute est-il plus simple d’invoquer la complexité des réformes attendues et d’évoquer la grande sagesse ou le pouvoir discrétionnaire, comme arguments pour atermoyer. Est-il une seule fois raisonnable voire sérieux de se montrer engagé et déterminé lorsqu’il s’agit seulement de réviser la Constitution et non quand il s’agit d’en mettre en œuvre l’ensemble des nouvelles dispositions ?

Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute

Mesdames et Messieurs les « forces vives », qui a-t-on vu signer la moindre pétition pour inciter le Président de la République à engager au plus vite les réformes nécessaires à la mise en œuvre complète des dispositions de la Constitution de 1996 ? N’y a-t-il pas là matière à rédiger des motions et à engager des marches ? Ne s’agit-il pas là à vos yeux pour les peuples que vous prétendez représenter d’aspirations profondes à un meilleur fonctionnement de nos institutions ? C’est trop flagrant, l’expression de vos grandes ambitions personnelles manque de finesse. Celui qui restera le plus silencieux risquera de perdre la haute estime royale. Ce serait un trop grand risque puisqu’on peut ainsi perdre ses chances d’être nommé dans les hautes fonctions de l’Etat. Et ce serait de l’inconscience, puisqu’il faudra bien qu’un jour le Président nomme par exemple trente personnalités au Sénat, quelques-unes au Conseil Constitutionnel, et dans nos ambassades à l’étranger. En l’état actuel des choses, on a encore toutes ses chances, on est même assuré d’une certaine quiétude au regard des casseroles qu’on traîne. Si les choses changent, c’est un saut dans le vide, et sans parachute. Personne ne serait étonné que dans leur for intérieur la plupart de ces « forces vives » militent véritablement pour une alternance, on aurait même tendance à penser que ces distingués compatriotes qui ont appelé à tue tête à la révision constitutionnelle sont des candidats non encore déclarés, mais que voulez-vous qu’ils osent dire d’autre puisqu’ils doivent tout au Président, y compris leur liberté. On le voit bien, il ne s’agit ni plus ni moins que de luttes de positionnement et de survie. Et vous voulez qu’au-delà de vos familles et vos obligés, le peuple camerounais se reconnaisse dans vos manœuvres. La fable de Jean de La Fontaine n’aura jamais été d’une telle actualité. La manipulation des esprits est engagée, elle n’a pas d’autre visage ni d’autre visée : conditionner le peuple à se faire à l’idée. Ledit peuple sait donc à quoi s’en tenir, et tant pis pour celui qui se laissera abuser.

Le pouvoir use…

Toutes les personnes qui ont des mandats publics savent à quel degré de telles responsabilités sont exigeantes. A plus forte raison, de hautes responsabilités au sommet de l’Etat sont physiquement, psychologiquement et moralement éreintantes. Le pouvoir use, et au-delà de deux mandats et à plus forte raison de plus de deux (n’oublions pas que nous en sommes réellement à plus de deux), quel que soit le mérite d’une personnalité, sa contribution innovante à l’essor du pays décroît rapidement pour atteindre un niveau plancher où il n’a plus rien à inventer ni à prouver, où il joue le maintien, passant désormais le clair du temps à régler les inévitables effets pervers de divers réseaux qui se sont installés et qui ont pris racines. Pour un Etat, on peut ainsi en arriver à un mode de fonctionnement parallèle aux institutions établies, les us ayant progressivement pris le dessus sur la loi, l’appareil administratif s’étant au fil des années, dans les faits et dans les esprits, confondu à l’appareil du parti dominant. C’est ce qui peut expliquer en partie inertie et conflits d’autorité qui minent notre administration. Il est évident qu’un pouvoir ne peut fonctionner sans réseaux plus ou moins complexes de relations entre ceux qui l’incarnent. Il est tout aussi vrai que plus un régime dure, plus les réseaux se densifient et se complexifient, créant des habitudes, et surtout divers clans qui très souvent se livrent des guerres de tranchées notamment pour assurer la pérennité des positions que leurs membres occupent, bien entendu au détriment de l’intérêt supérieur du pays. Il pourrait en être de même d’un autre pays africain ou même européen. Ce n’est pas pour rien que la limitation à deux mandats est pratiquée dans ce que nous considérons comme des modèles de démocraties, et lorsqu’elle n’est pas imposée par la Constitution, les dirigeants sont assez gentlemen -ou patriotes, intègres, consciencieux, fair-play si on veut- pour renoncer par eux-mêmes au pouvoir au terme d’un nouveau mandat, voire avant le terme -on l’a récemment vu en Grande Bretagne avec la démission de Tony Blair au début de son troisième mandat-. La marque d’un homme d’Etat est triple : savoir conquérir le pouvoir, savoir l’exercer et savoir le quitter. La comptabilité des années et anniversaires de pouvoir a ceci d’indécent qu’elle célèbre la longévité, sans aucun doute au détriment de l’efficacité, voire de l’efficience au regard du rapport qualité/temps.

Faisons preuve de maturité politique

Ainsi, il n’est dans l’intérêt ni d’un pays ni de son dirigeant de souhaiter rempiler indéfiniment des mandats. Invoquer l’appel pressant du peuple à se re-présenter n’a jamais été qu’un prétexte pour masquer l’incapacité à résister au puissant désir de pouvoir auquel tout être humain est assujetti. On peut aussi le voir comme l’expression de la crainte de redevenir un simple citoyen, donc dépouillé de l’immunité. Nous savons tous pertinemment quels sont les moyens démocratiques de mesure de la volonté populaire, servons-nous-en si nous voulons être crédibles. En attendant, que ceux qui lancent ou qui ont lancé des appels stridents prétendument en relais du peuple ou dans l’intérêt supérieur de la nation révisent leur refrain. Il sonne faux, à l’image de leur sincérité. Il n’existerait donc aucun autre compatriote en mesure d’assumer la responsabilité présidentielle ! Que savait-on des compétences, aujourd’hui magnifiées, de l’actuel Président avant qu’il le devienne ? Il n’y aurait donc aucun autre compatriote qui aspire à cette responsabilité ! Reconnaissons que pour 17 millions d’âmes cela paraîtrait tout de même étrange. Créons dans ce cas un royaume, et installons-y une dynastie, au moins il s’agirait d’une vraie innovation, il y aurait là peut-être de vrais motifs à révision de notre Constitution. Les Camerounais médusés du fait des gesticulations de ces derniers mois seraient moins offusqués par la grossière comédie que leur servent leurs politiques. Car c’est ainsi ramer à contre courant de ce qui se passe dans les pays politiquement crédibles aujourd’hui. Mettons-nous à la hauteur du Mali, mettons-nous à la hauteur du Bénin, qui nous donnent depuis quelques années des leçons de maturité politique.

Réviser la Constitution camerounaise dans les conditions actuelles c’est manipuler les consciences, c’est manquer de respect à nos institutions, c’est manquer de respect au peuple, c’est faire preuve d’immaturité politique. Réviser la Constitution du 18 janvier 1996 n’aurait une réelle portée historique, et politique au sens noble du terme, que dans deux cas : soit l’Art6al2 n’est pas modifié, soit l’actuel Président n’est pas candidat à la prochaine élection présidentielle.

Contact : hervealdo@yahoo.fr